Médicaments ? PAN PAN !!

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Bubu
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Médicaments ? PAN PAN !!

Messagepar Bubu » 14 avr. 2013, 14:42

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Avant-propos

    Le médicament est sur la sellette. A l'ordre du jour. Je viens de terminer la lecture du livre du Dr BOUKRIS, la fabrique de malades. Après celle des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux, des professeurs EVEN et DEBRE. Et hier soir, j'ai regardé les infiltrés, sur la 2.

    Pire encore que ce que j'en pensais.

    Aussi ai-je décidé (il était bientôt temps) d'écrire un nouveau livre : l'histoire du médicament, à MON propos, et à propos de MES PROCHES. Depuis son tout début. C'est à dire il y a bien longtemps. Peut-être que les nostalgiques du bon vieux temps s'y intéresseront. Et peut-être même aussi (je l'espère), un petit peu, les autres.

    Combien sommes-nous à adorer, parmi ceux de "l'ancienne génération", raconter nos souvenirs, en essayant de ne pas radoter ce faisant ! En réalité, j'adore raconter, mais me livre peu à cet agréable passe-temps... N'ayant plus de petits enfants en bas âge à intéresser.

    L'autre jour, toutefois, l'un de mes grands petits-fils, au fil de la conversation, fit remarquer, vaguement surpris, et pointant brusquement l'oreille :

    - Mais, Mamie, si je comprend bien, tu as vécu "la vraie guerre" ? Avec de vrais obus !?

    - Ben oui, ma fois, pourquoi pas, avec de vrais obus ! (Je sais que Julien - car c'est de lui qu'il s'agit - joue au paint-ball...)

    - Tu devrais en faire un livre...

    - Ouais,ouais...

    Finalement, pourquoi pas, je ferais un nouveau livre. On y parlerait des médicaments. Et en passant de plein d'autres choses, qui peut-être intéresseraient mes arrière-arrière-petits-enfants. Pourquoi ne pas parler aussi des obus, qui semblaient avoir capté l'attention de l'un de mes grands petits-fils, adorant le paint-ball ? :

    - Cela se passait, ici, chez toi, en Moselle ? (Julien est parisien...). Qui donc vous tirait dessus !?

    - Ben les anglais, voyons ! Par contre, à Londres, ils écopaient, eux, de V1 et de V2, allemands.

    - Pas mal. Tu devrais en faire un livre !

    Ouais, pourquoi pas...

    Cela se passait ici. Entre deux médicaments, à l'époque point encore très connus dans leur forme actuelle.

    Entre deux bombardements, on ne vivait pas trop mal, d'ailleurs. Avec ou sans médicaments.

    Les médicaments, normalement, c'est fait pour guérir et pas pour se comporter comme des obus. J'eus foi en eux, très longtemps. Comme on a foi en Dieu. Je croyais en leur pouvoir bienfaisant, sans la moindre réserve.

    La vie se chargea de me rendre prudente.

    Depuis, je crois en leur bénéfice. Mais ce n'est plus sans réserve.

    Quand j'aurai fini d'écrire, j'enverrai mon oeuvre - peut-être -à un éditeur - lequel - peut-être - me l'éditera (il est permis de rêver, m'a dit quelqu'un, l'autre jour !).

    En attendant, périodiquement, j'en écrirai chaque fois la suite sur ma page de Cancer-Espoir. (Dans le cadre du "Médical", et de l'évolution de la société...).

    Bonne lecture aux amateurs.

La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER
Modifié en dernier par Bubu le 14 avr. 2013, 14:50, modifié 1 fois.

Bubu
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Messagepar Bubu » 14 avr. 2013, 14:47

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Episode 1

    Le lugocalcion, en 1937 :

      Le premier médicament qui impressionna ma mémoire d'enfant se dénommait "Lugocalcion". Il était blanc, comme du lait, épais, légèrement visqueux. Je l'avalais avec application, en frémissant de dégoût. Mais il me fit du bien. Il m'apporta le calcium qui emprisonna les mauvaises bactéries dans une prison cristalline imperméable. Depuis ma petite enfance, elles sont restées là, ces bactéries, passives, impuissantes, pendant que je guérissais de la tuberculose, qui avait attaqué mes poumons de fillette après une coqueluche prolongée. Chaque fois que je passe une radio pulmonaire, le radiologue affirme : "Quelles belles cicatrices" !

      C'était grâce au Lugocalcion. Et aussi aux cataplasmes de farine de lin. Et aussi à l'infini patience de Pépère et Mémère, lesquels, à l'époque, s'occupaient de moi. J'avais peut-être 6 ans. En 1937. Faites le calcul...

      La farine de lin était chaude, et me brûlait un peu l'omoplate gauche. Quand je suis fatiguée, elle me chatouille, cette omoplate. Ce sont peut-être les bacilles, emprisonnés-là pour toujours, qui manifestent. Beaucoup plus tard, j'appris que c'est là le seul moyen naturel que possède notre corps pour lutter contre le bacille de la tuberculose : l'emprisonner dans une gangue calcaire.

      Ces cataplasmes, appliqués au lit, tous les matins, (nous étions en vacances et je n'allais pas à l'école...) m'impressionnaient passablement. Leur enveloppe était toute fine, un peu grasse au toucher, et l'odeur dégagée était.. .indéfinissable... impossible à décrire. Point désagréable. Pas franchement agréable. Spéciale. Reconnaissable entre toutes. Parfois, j'assistais au réchauffage de la farine de lin, dans une casserole, sur le fourneau. Cela ne sentait pas réellement mauvais. Cela donnait même un peu envie d'en manger.

      Et un jour, le médecin rassura complètement pépère et mémère : j'étais guérie à présent. Je n'ai conservé aucun souvenir des rares médecins qui passaient par chez nous, à cette époque. Juste une fois, Mémère s'était énervée après Pépère, parce qu'il avait ouvert au médecin la porte d'une main, en tenant un vase de nuit dans l'autre. Cela m'avait fait bien rire.

    Le collyre pour mes yeux, en 1937 moins 1, ou moins 2...

      Je suppose que je n'avais pas encore 6 ans, à en juger par ma terreur d'alors : Tâton me tenait une jambe. Nononcle l'autre jambe. Pépère les deux bras. Et mémère m'appliquait une goutte dans chaque œil. Je n'ai jamais su pourquoi, et peu m'importait. Tous les jours, cela donnait lieu à de stridents hurlements, d'hystériques contorsions, et tant de larmes coulaient de mes yeux qu'il est permis de penser que les gouttes s'étaient délayées dans cet océan bien avant que d'avoir eu le temps d'agir si peu que ce soit. J'étais ainsi faite : "touche pas à mes yeux !"... ça m'est resté.

    Les draps froids et mouillés... 1936 ?

      Je n'avais pas encore eu la coqueluche. Et nous habitions à Berthéleming. A la gare. La chambre à coucher était immense. Nous étions couchés, côte à côte, Paul, mon frère, et moi. Et puis tout à coup, nous avions poussé des cris aigus. On nous enveloppait dans d'immenses draps mouillés et froids. Le médecin avait dit : "C'est pour faire tomber la fièvre." Ma mère avait son air préoccupé, comme toujours. Mon père s'amusait un peu, à aider, ainsi, parfois, (plutôt rarement) pour faire les choses ennuyeuses ou difficiles de la vie. Paul et moi, on claquait des dents, très fort. Un peu plus tard, ou un peu avant, j'avais demandé à mon père : "est-ce que j'aurai à boire, quand j'aurai mangé ma chemise de nuit ?" Mon père avait ri à gorge déployée. Je ne savais pas pourquoi. Je n'avais pas vraiment envie de le savoir. Et non plus de rire.

      A l'époque, les médicaments pour faire baisser la fièvre n'existaient pas. Nous avions survécu, Paul et moi.

    La pommade de Mémère, de 1938 à...

      C'était une pommade au camphre. Cela j'en suis sûre. En fonction de l'odeur. J'aimais cette odeur. Au début la chère-soeur venait pour soigner les ulcères de Mémère. La figure de la chère-soeur était toujours la même : comme celle d'une poupée de cire. Elle ne grondait jamais et ne souriait jamais. Je crois me rappeler qu'elle parlait un peu. D'une voix un peu rauque et monocorde. Elle coupait des bouts de toiles avec de grands ciseaux sortis de je ne sais où. Les plaies de Mémère étaient grandes et profondes. Au moins 1 cm de profondeur. Il ne restait plus beaucoup de vraie peau sur les jambes. Cela s'appelait : ulcères variqueux. Aujourd'hui encore, je déteste en parler. Cela me fait trop mal. J'aime juste me souvenir que bien plus tard, Mémère, pendant la guerre, n'appliquait plus aucune pommade. Elle faisait bouillir du lait, le laissait refroidir y posait de petits bouts de toile découpée à la dimension. Elle posait cela doucement sur les plaies, qui ne guérissaient jamais. Alors, je distinguais les signes de l'apaisement sur son bon visage. Et l'oppression qui pesait des tonnes sur mon cœur de gosse se dissipait peu à peu, remplacée par des ondes de bonheur.

    Le fémur de maman, en 1940 :

      Nous habitions Strasbourg, exactement au 2e étage de l'immense bâtiment de la gare. Car mon père y exerçait les fonctions d'inspecteur de gare. Il avait choisi de rester là pendant l'occupation. C'était tout de même son droit. Et c'était le début de la guerre. Dès la tombée de la nuit, nous étions tous soumis à la "Verdunklung" (traduit : obscurcissement). Aucune lumière n'avait le droit de filtrer, de nulle part. Dans la gare, il n'y avait pas de volets ou de stores. D'énormes panneaux avaient été fabriqués par le personnel, qui formaient d'hermétiques barrages à des rayons de lumière qui eussent pu trahir la présence d'une ville. Dès la tombée de la nuit, nous étions astreints à le faire. C'était vital, mais malgré tout, les avions anglais possédaient leurs repaires de route, et venaient très régulièrement nous bombarder. La gare était une cible privilégiée. Nous ne l'oubliions pratiquement jamais. Sinon nous étions rappelés à l'ordre par les Schupo qui actionnaient un sifflet tout à fait strident, en criant haut et fort : "Verdunklung !"

      Ma grand-mère paternelle (Mémère de Pange – par oppostion à ma mémère-maman – appelée "Mémère", simplement) était venue en visite, et ma mère, pour lui faire plaisir, avait décidé que nous irions tous à la messe du matin, communier à l'église, en sa compagnie. Nous-mêmes étions peu pratiquants, mais visite oblige...

      Quasi personne, à l'époque, ne possédait de voiture. Nous nous rendîmes à l'église, à pied, distante, peut-être d'un petit kilomètre, tôt, un matin d'hiver, au travers de rues complètement noires. Je me demande aujourd'hui comment nous pouvions nous diriger, dans ce noir aussi complet, et pourtant, sans hésiter, nous trouvions notre chemin, nous tenant, Mémère-de-Pange, maman, mon frère et moi, par la main.

      Tout à coup, un grand cri transperça la nuit. Je me souviens m'être sauvée, n'importe où, puis être revenue, et avoir vu un Schupo (policier) s'occuper de maman, à terre. Mémère de Pange pleurait à chaudes larmes.

      Un cycliste, silencieux, sans lumière (bien sûr), avait renversé maman. Il s'était ensuite sauvé, dans l'épaisseur de la nuit.

      Maman fut placée au grand hôpital de Strasbourg. Mémère de Pange resta là pour s'occuper de mon père, son fils, et de mon frère Paul. Moi je retournais chez Pépère et Mémère, à Thionville, ma vraie patrie. Maman faisait de la rééducation. Un kiné l'obligeait à marcher, avec des béquilles, et à chaque pas elle hurlait . Personne ne s'inquiétait vraiment, car tous la connaissions comme plutôt pleurnicharde, quand l'idée lui prenait. Un beau jour où elle discutait avec un infirmier, celui-ci eut l'idée de lui proposer une radio de sa jambe.

      Car c'était ainsi. On ne faisait pas systématiquement des radios, à cette époque. La radio montra une fracture du col du fémur, avec déplacement, et ma mère resta couchée à l'hôpital, six mois durant, enveloppée dans une coque de plâtre, depuis le gros orteil jusqu'au dessous du bras.

      Heureusement, mon père allait la voir tous les jours, environ 1 h, pendant laquelle il s'endormait toujours profondément, car c'était son heure de faire la sieste (ma mère nous le raconta par la suite). Il y avait aussi Mme C, l'une des probables maîtresses de mon père - mais ma mère l'ignorait - qui venait - en-même temps que son présumé amant, tenir compagnie à la malade.

      Ensuite, maman rentra au bercail, et la vie reprit son cours. Mes parents s'occupaient d'un jardin qui donnait de bons légumes, pas trop loin de la gare. Maman boîtait bas mais transportait courageusement les paniers de légumes et de pommes de terre. Concernant cette tâche particulière, point spécialement dédiée à la gente féminine, mon père, passablement macho, acceptait de l'aider. L'une des chaussures de maman possédait une talonnette qui réduisait les 4 cm de différence de longueur des jambes à 2 cm seulement.

      Et je dois dire que cette jambe ainsi déformée ne l'empêcha nullement de vaquer à de nombreuses occupations, jusqu'à la fin de sa vie, à 87 ans. Pour pendre le linge qu'elle s'obstinait à laver sans machine, et à sécher au grenier, elle montait allégrément au 3e étage, et pour descendre, elle faisait de "la marche arrière".

      Je dois dire que sa vie fut notablement abrégée par une immobilité forcée. Atteinte d'Alzheimer, elle se sauvait de partout, et dans l'établissement où elle fut placée, il ne savaient rien faire d'autre que de l'attacher. Elle en mourut.

      Elle s'était occupée de sa famille avec un grand sens du devoir. Et sans amour. Je ne le lui pardonnai jamais.

      Que je n'oublie point de dire que les rares fois où elle dut faire un petit séjour à l'hosto, elle jetait systématiquement les médicaments distribués dans les WC. En cachette, bien sûr. Elle me conseilla de faire comme elle. Et chaque fois que j'en eus l'occasion, je le fis.

La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER

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Messagepar Bubu » 19 mai 2013, 13:42

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Episode 2

    Les médicaments chez Mémère et Pépère. La chaise « glissante »

      Les médicaments, dans leur conception actuelle, n'existaient pas. La chère-soeur de l'hôpital de Beauregard - le seul hôpital de Thionville, à l'époque - venait parfois. Soit pour les pansements des jambes de Mémère, soit pour la pose de ventouses à Pépère. Je n'avais pas le droit de trop rester dans la chambre à coucher, mais je voyais bien : de petits bouts de coton étaient trempés dans du « Schnaps », la chère-soeur y mettait le feu, les jetaient d'une main experte dans de curieuses ampoules en verre (les ventouses), qu'elle appuyait ensuite sur le dos de Pépère, qui avait l'air d'aimer ça. C'était « pour décongestionner ». Il y avait aussi les grogs, avec du miel, du citron et du rhum, que Pépère buvait avec délice. Mémère n'en prenait jamais. Je n'entendis pourtant jamais Pépère tousser. Certes, il ne fumait pas. De toutes façons, Mémère n'aurait pas toléré. C'était elle qui commandait. Pépère chiquait, par contre. Je le voyais parfois découper sur une planchette, avec des gestes précieux, de longues bandes épaisses et noirâtres, ressemblant vaguement à du réglisse. Il en faisait des sortes de gros bonbons. Je n'avais pas le droit de toucher. Les morceaux étaient ensuite placés, à l'abri, dans un pot de gré rouge, sur le sol, dans l'entrée, là où il faisait plus frais. L'on me racontait souvent que, bébé, je m'étais traînée en rampant jusqu'à l'endroit stratégique, me remplissant la bouche de ces chiques bizarres dont le jus me dégoulinait sur le menton. Puis j'avais rampé jusqu'aux jupes de Mémère, éternellement debout devant la cuisinière à bois, afin d'y chercher secours et protection, en hurlant de déplaisir.

      Pourtant, ma bien-aimée Mémère ne resta pas toujours debout, ainsi, devant la cuisinière. Peu à peu, elle ne quitta plus sa chaise. Non seulement ses ulcères la faisait souffrir terriblement, mais de plus, ses jambes se refusaient à la porter. Je crois que c'était un problème de hanches, car elle crispait ses mains, toujours, sur ces endroits-là, en gémissant. Quand elle se levait de sa chaise, elle se cramponnait à la table, et s'y arc-boutait, afin de faire seule ses besoins, après que Pépère lui eut glissé la bassine par dessous. Plus tard, c'est moi qui pris le relai de Pépère, quand je venais en vacances. Je le faisais avec une joie immense. Mémère était toujours émerveillée de la patience que - paraît-il - je manifestais ainsi, à courir dans tous les coins, pour apporter le pot de beurre, la cruche à café, la salade de concombres, placés à même le sol, dans le cellier. Toutes ces actions qui représentaient pour Mémère des obstacles si durs à franchir, sur sa simple chaise. Ce qui obligeait Pépère, quand j'étais absente (pendant les périodes scolaires), à rester souvent présent dans la cuisine, au lieu d'oeuvrer à des occupations plus normales. Pépère, en effet, avait exercé le métier d'artisan menuisier. Après sa retraite, il se rendait encore précieusement utile aux alentours, pour réparer ceci, confectionner cela... refaire un sommier, remettre à neuf des matelas de bonne laine, réparer une porte, en construire une autre, réparer un plancher, déboucher un évier, et bien sûr, j'en passe ! Pendant la guerre de 1940 à 1944, il échangeait ses services, à la campagne, contre du lard, du jambon, de la saucisse, du beurre et des œufs. Cela s'appelait « hamstern ». C'était sévèrement réprimé, car chaque famille disposait de tickets alimentaires, pendant cette longue période de rationnement. Leur nombre était calculé en fonction de la grandeur de la famille et du nombre d'enfants. Mon frère et moi avions droit à un demi-litre de « Vollmilch » (lait entier), chacun. Mes parents n'avaient droit chacun qu'à un quart de litre de « Magermilch » (lait maigre) Le tout mélangé nous permettait quand même de disposer par jour d'un litre et demi de lait à l'époque.

      La Hamsterei - je ne sais comment traduire - le « troc », en effet , ne réflète pas le côté interdit et un brin canaille de l'action - la Hamsterei, interdite, n'était que rarement établie « la main dans le sac », donc rarement punie, et dès qu'une accointance se profilait, direction campagne, on sautait sur l'occasion.

      A l'époque, tout se réparait. Rien n'était jeté. Chacun possédait, dans l'une de ses armoires, des bouts de tissus emballés, imprégnés de naphtaline, et aussi d'une boîte contenant des morceaux de sacs à mains, bottes, etc. faits de cuir ou de peaux.

      Ma présence avait fini par soulager Pépère, un temps bref, mais heureusement répétitif, à chaque période de vacances, d'occupations pour lesquelles sa grosse force, impatiente d'oeuvrer d'une façon plus constructive, se mutilait complètement. A l'époque, je n'analysais pas les problèmes ainsi qu'aujourd'hui. Je courais à droite, à gauche, toute contente d'être utile en même temps que de courir. A la maison, on ne me demandait jamais rien. Ou alors, papa et maman exigeaient, d'un ton pincé, préoccupé. Maman me priait juste lorsqu'il s'agissait de jouer au soldat avec mon frère. Alors, mollement, je jouais. Ou alors mon père me donnait une fessée en exigeant : « joue au soldat avec Paul ! » Alors je jouais. Mollement. Lorsque j'avais six ans. Mais plus à l'âge de 10 ans. Car alors, mon frère, âgé de presque douze ans, se cachait pour jouer au soldat. Je considérais longtemps cela comme une douce obsession dont il convenait que je me moque. Cela m'arrangeait... et me vengeait des contraintes subies. Aujourd'hui, Paul et moi, devant un échiquier, ou une tasse de café, nous en rions parfois.

      Mémère n'avait d'autres ressources que de se déplacer en imprimant à sa chaise de brèves secousses, pour la faire avancer en glissant sur le plancher de bois. Heureusement pour elle, sa maigreur était un avantage. Elle avait plusieurs fois demandé à Pépère de lui placer des roulettes sous les pieds de la chaise, mais Pépère avait toujours refusé. « C'est trop dangereux », disait-il. Aujourd'hui je comprends pourquoi. Depuis que je manipule, lors de mes visites aux malades, les chaises roulantes actuelles, munies de leurs indispensables freins, je comprends : en se mettant debout, freins non bloqués, on imprime à la chaise un premier mouvement de recul, et en se remettant assis, un deuxième recul. Au temps trois, on se retrouve les quatre fers en l'air, avant d'avoir eu le temps de compter.

      Donc Pépère avait raison de ne pas poser de roulettes sous les pieds de la chaise.

      En ce temps-là, les chaises roulantes n'existaient pas. Du moins n'étaient-elles pas accessibles au public. Et les prothèses de hanches étaient encore à inventer. En 1950, j'entendis, la première fois de ma vie, parler de prothèses, à propos d'une amie de ma mère. Opération de la hanche qui semblait ratée, d'ailleurs, en fonction des lamentations durables, des années durant, de l'amie Marguerite. Ma mère avait dit, pragmatique : « on lui a enlevé la hanche, et mis un bout de fer à la place ».

      Mémère ne disposait d'aucun antidouleur. Je ne crois pas que cela existait avant et pendant la guerre. Du moins ailleurs qu'à l'hôpital. A part le Schnaps, c'est à dire l'eau-de-vie, dont Mémère n'aurait jamais absorbé la moindre goutte, même sous la menace des feux de l'enfer.

    Mémère entre 1880 et 1890

      C'était une belle jeune fille. Je le vois sur sa photo de mariage, imprimée sur du gros carton glacé, dont l'encre a jauni et pâli. Elle ressemblait à Simone Veil, en plus jeune, forcément... Même allure douce, distinguée, mais déterminée. Elle avait été élevée par « Tante Catherine ». Elle en parlait avec vénération. Sa voix, alors, se transformait en caresse. Et je crois bien que, par rapport à moi, dans son cœur et dans le mien, elle était « ma bonne Tante Catherine ». Ses parents tenaient une quincaillerie, à Delme, près de Chateau-Salin. Mon arrière-grand-mère avait une réputation bien établie de grande sévérité, et même de méchanceté. Mémère en parlait rarement, et sa voix devenait alors comme étouffée. Ils étaient à cinq, dans la fratrie. L'un de ses frères, son préféré, le bon oncle Henri, mourut, encore jeune homme, d'une péritonite. A l'époque, le terme « adolescent » n'était pas employé. D'enfant, on passait à l'état de jeune homme, ou de jeune fille, chargés de travail et de responsabilités.

      L'oncle Henri et son frère revenaient des champs, en char-à-banc. Ce véhicule, tiré par un ou des chevaux, pouvait être chargé de ce qu'on voulait, mais comportait un banc, pour s'asseoir, sur le devant. En rentrant des champs, l'oncle Henri avait fait « comme ça » avec son fouet, et il s'était empiffré de pommes vertes, car il avait soif et faim. Ensuite, il s'était désaltéré à la fontaine, car sa soif était loin d'être apaisée. Et ensuite, il s'était tordu de douleur, des jours durant. Le médecin avait diagnostiqué une péritonite, avec interdiction de boire. Mais comme l'oncle Henri, alité, mourait toujours de soif, ma grand-mère, sa sœur, avait cédé à son souhait, et lui avait apporté une bouteille de bière. Il la lui avait arrachée des mains (« comme ça »!), et s'était désaltéré goulûment au goulot. Et sur ce, il était mort rapidement. Mémère ne s'en consolait pas. Je le voyais bien ! Dans la famille, par la suite, un principe s'ancra solidement : ne jamais manger de fruits verts. Ne jamais boire de l'eau après avoir mangé des fruits crus. Même mûrs.

      Une fois, mon frère et moi avions dérogé à ce principe : nous nous étions, en forêt, empiffrés de fraises des bois, puis nous étions désaltérés goulûment à la fontaine. Puis nous nous étions couchés, nous tordant de douleur. La péritonite fut évitée de peu.

      Faute de médicaments, il fallait bien prendre quelques précautions, par ailleurs...

      Mémère, jeune fille, rentra chez ses parents, et fut embauchée pour porter sur son dos de lourds fourneaux en fonte, déposés ensuite dans les chars-à-banc des paysans venant les acheter. Au moins 50 Kg, par fourneau, racontait-elle, un brin tristounette.

      A l'évoquer, je comprends mieux ses problèmes de hanches... Avec ou sans ostéoporose... A défaut de problèmes de vertèbres, qu'elle devait avoir très solides...

    Le psoriasis de mon père

      C'était embêtant, parfois très embêtant pour lui, semble-t-il. Mais il apprit à vivre avec, en restant un parfait séducteur.

      Lorsque, il y a peu, je m'étais rendue à un échange d'idées, à propos de cette dermatite, je fus très surprise de constater que ceux et celles qui en étaient atteints le vivaient très mal. Et quelques échos, de-ci, de-là, me laissèrent songeuse, par ailleurs.

      « Vous avez vu cette dame, avec ses croûtes, au niveau des tempes !? J'ai bien veillé à ne pas trop m'approcher, c'est peut-être contagieux... »

      J'eus l'occasion, à plusieurs reprises, d'entendre ce genre de réflexions.

      J'avais presque envie de leur rire au nez, à ces gens : si cela devait l'être, contagieux, je le saurais...

      En effet, durant mon enfance et mon adolescence, j'avais eu tout loisir de contempler ma mère, grattant, inlassable, avec un peigne à dents très fines - le décrassoir - d'épaisses croûtes blanc-jaunâtres, sur la tête de mon père. Elles apparaissaient surtout à la racine des cheveux, au niveau du front. Par contre, de grosses plaques, au niveau des coudes, luisantes, restaient davantage accessibles à leur porteur, et je voyais toujours mon père, avec application, y éplucher, carrément, de grands lambeaux d'écailles, avec je ne sais plus trop quel instrument. Je crois bien qu'il s'agissait d'un petit scalpel. Sans que cela paraisse d'ailleurs spécialement douloureux. Il paraît que cela démangeait. Autour des plaques de croûtes blanchâtres, il y avait un cerne rouge. Et lorsque les plaques tombaient, on voyait, par-dessous, cette peau rougie apparaître.

      Ma mère, parfois, me confiait, quand j'étais davantage en état de comprendre : « C'est sa punition ! » Je n'avais pas trop besoin de savoir pourquoi. Le fait qu'il ait adoré me distribuer une bonne fessée chaque fois que mon frère la méritait justifiait parfaitement à mes yeux « la punition ». Mais il y avait aussi quelques autres raisons, bien sûr, pour donner un peu de sens à l'expression de cette idée...

      Il paraît que ce psoriasis se manifestait également au niveau des aisselles, et des genoux, et des plis, entre les jambes. Au niveau des ongles, il y en avait un peu, aussi.

      Ma mère prenait un grand journal, le positionnait sur la table de cuisine, et se mettait « à gratter ». En tremblant presque de volupté. Curieux, mais vrai ! Moi-même, contemplant cela, fixement, je n'eus pas détesté non plus, inlassable, faire tomber de la peau qui visiblement n'y avait pas sa place !

      Tout, à l'époque, se faisait dans la cuisine. J'entends par là, non seulement la préparation des repas, mais la couture, la broderie, le bricolage, la lessive, la toilette, par là j'entends le lavage du corps. Seuls les privilégiés possèdaient une salle de bain. Le chauffe-eau nécessitait alors d'être alimenté au bois. C'était le cas dans notre grand appartement, à la gare de Strasbourg. J'ignore à quel rythme nous étions baignés. Sans mentir, je puis dire : pas très souvent. Entretemps, parfois, un demi-cochon (mon père avait des relations), macérait, entouré de gros sel, dans la baignoire, à la place des humains.

      Tout se faisait dans la cuisine, donc, surtout, l'hiver, par économie de chauffage.

      Mon père essaya plusieurs pommades de l'époque. Dont surtout l'une qui sentait très fort le goudron (j'ai appris que ce traitement était préconisé, encore de nos jours).

      Entre deux séances de grattage-pommadage, il vivait tranquille et sans complexes. S'occupant à exercer dignement sa profession, d'abord de chef de gare, puis d'inspecteur, de rentrer à l'heure à midi (le soir c'était moins évident), de lire son journal, d'écouter sa radio (la TSF, à l'époque), de fumer la pipe et le cigare, et de hausser les épaules à chacune des remarques innocentes mais répétitives de ma mère.

      Cela dans ses BONS jours.

      Entretemps, toujours digne et sachant plaire aux femmes, il n'était point gêné outre mesure par ces blanchâtres excroissances qui, pourtant, en aurait complexé plus d'un.

      Les gens qui n'ont pas vécu dans ce contexte sont actuellement d'autant plus interpellés par ces plaques qu'ils vivent dans un soucis d'hygiène à mon sens exacerbé. Le mieux est l'ennemi du bien, et d'évidence la peau des humains va finir par leur jouer des tours à force d'être vaporisée, tartinée et imprégnée de produits pétroliers baptisés déodorants, raffermissants, astringeants, désinfectants, etc.

La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER

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Messagepar Bubu » 14 juin 2013, 20:04

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Episode 3

    La Mundschleimhautentzündung

      Un beau matin, je ne parvins pas à manger mes tartines de pain noir, légèrement beurrées, et tartinées d'une Ersatzkonfitur rosâtre. Curieux : j'avais peine à boire mon cacao, et le pain ne passait pas du tout. Maman me dit : « Retourne au lit ».

      Cela signifiait que j'étais malade.

      Le médecin, appelé, nous dit d'un air bonhomme et rassurant :

      Mundschleimhauteunzündung

      Seul un germanophone peut prononcer le mot : Mund = bouche ; Schleim = mucus ; Haut = peau ; Entzündung = inflammation. C'est tout simple !

      J'ignore encore aujourd'hui si j'avais souffert d'un mal ressemblant à la fièvre aphteuse des bovins. Il paraît que les humains ne la contractent pas. Pourtant, à me souvenir de l'écume, abondante, qui encombrait ma bouche, je me pose des questions.

      Le médecin avait prononcé la sentence, et avait prescrit des badigeonnages avec de la teinture d'iode.

      « In einem Monat wird es vorbei... », avait-il conclu, rassurant (dans un mois, fini...). A ce moment-là, nous parlions tous allemand, même dans la plus stricte intimité. Cela ne s'était point fait sans douleur. Un beau jour, mon père, grimpant quatre à quatre les prestigieux escaliers, depuis les grands bureaux du rez-de-chaussée de la gare de Strasbourg, nous avait surpris, mon frère et moi, en train de nous chamailler en français. Pâle comme un mort, il nous avait administré une vigoureuse fessée, et pour une fois, je n'avais ressenti aucune injustice : j'étais coupable, autant que Paul ! Ensuite, nous prîmes bien garde de ne parler français qu'à voix basse. Et, peu à peu, sans même le remarquer, nous nous mîmes à parler allemand. Mes parents étaient familiers de la langue, depuis toujours. Mais pas nous, les enfants. Au début, sur les bancs de l'école - à l'âge de neuf ans - j'assistais aux cours dans un état de peur et de gêne paralysant. Essayant de deviner le sens des mots par rapport au contexte, et en fonction de ce que la maîtresse notait au tableau. Toutes les autres filles parlaient très couramment le dialecte alsacien, qui ressemblait à la langue allemande davantage encore que le luxembourgeois n'y ressemble. Du moins dans la région de Strasbourg.

      Elles prononçaient d'horribles jurons, du genre : « Leck mich am Asch » (lèche-moi l'cul), et moi, très jalouse, ne rêvait à l'époque que de parvenir au plus vite à prononcer correctement et sur le ton nécessaire des mots qui avaient tant d'impact.

      A un moment donné, la maîtresse m'interrogea. Dans une extrême confusion, je bégayai : « Ich versteh nicht » ! Ce fut l'un des pires moments de ma vie. La maîtresse, belle, jeune et rayonnante, s'approcha de moi, me caressa l'épaule, et me dit dans un éclat de rire et dans un parfait Hochdeutsch - très différent de l'Alsacien - « Du bist ein lieber Kerl » (Tu es un bon p'tit mec...). Ce fut l'un des meilleurs moments de ma vie.

      Le jour où la « fièvre aphteuse » fut diagnostiquée - je devais avoir onze ans - j'aurais eu plutôt tendance à en éprouver quelque plaisir. Bien sûr, je ne pouvais plus manger normalement. Une grosse provision de gâteaux de Noël à l'anis avait été envoyée à maman par bonne-mémère, et je fus exclusivement nourrie de ces petits gâteaux, trempés dans du café au lait, pendant une longue période. Ce qui me plaisait plutôt, car je préférais cela aux légumes et à la viande.

      Je n'avais plus besoin d'être réveillée tous les matins à sept heures pour me rendre à l'école ! Je restais au lit toutes les matinées, au début, dans la grande chambre ensoleillée de mes parents. La mienne était petite, et, surtout, sombre, comme celle de mon frère, ainsi que notre cuisine. Toutes ces pièces, en effet, se situaient du côté « quai », recouvert, lui, de prestigieuses arcades vitrées formant écran au soleil.

      Dans ma nouvelle chambre s'étalait un attirail de feuilles de dessins, cartons, ciseaux, aquarelles, crayons de couleur, bouts de tissus, épingles, colle, et autre fourbi, le tout me servant à confectionner des petites marionnettes auxquelles, à mon gré, je donnais une personnalité et une âme, en fonction de mon inspiration : il y avait le diable avec ses grandes cornes, l'ange avec ses grandes ailes, et la bouteille de teinture d'iode sur la table de nuit.

      Plusieurs fois par jour, je devais me badigeonner d'iode. Cela piquait un peu, et sentait fort. Avec un tampon faisant office de coton tige, je me frottais doucement la langue, recouverte d'une hideuse peau jaunâtre, et fendue au milieu, presque de part en part. Beaucoup de mousse, au début, s'écoulait de toute part. Consciencieusement, je frottais, de haut en bas et de droite à gauche, mes dents et mes gencives, lesquelles, peu à peu, devinrent presque indolores.

      Je me sentais plutôt bien, dans ce petit cocon fait de travaux manuels exaltants, de soleil sur mon lit, et parfois de petites visites de quelques amies, auxquelles j'exhibais fièrement mes créations. Pendant cette période, j'appris aussi à coudre, sur la machine à pédale de ma mère. Il fallait que les marionnettes aient des vêtements.

      Ce fut une période faste. Mon père avait accepté de me confectionner un castelet en bois dont j'avais fait le dessin. A l'époque, je ne me posais pas de question du genre pourquoi et comment. Je faisais feu de tout bois. Donc aussi du castelet de mon père. Ce n'est que plus tard que je compris que cette belle - et unique - réalisation - me concernant - lui avait été dictée par le désir de briller aux yeux de sa maîtresse de l'époque, Mme W, qui venait régulièrement à la maison boire le café et manger de la tarte que maman, toute fière, confectionnait avec talent. En ignorant - le cœur tranquille - certaines réalités parallèles.

      Nous aimions d'ailleurs tous beaucoup Mme W, laquelle était une personne agréable, imposante, ouverte à tout, et très diplomate.

      Peu à peu, ma langue fendue se referma. Les badigeonnages diminuèrent de fréquence.

      A part cela, aucun autre médicament ne me fut prescrit. En existaient-ils seulement, pour cette curieuse pathologie, à l'époque ? Je l'ignore. Ce que je ne comprends pas du tout, avec le recul : comment ma thyroïde supporta de se gaver ainsi à la teinture d'iode, en telles quantités, et pendant si longtemps, (un mois, je crois...) sans problèmes ultérieurs !? Probablement le surplus était-il automatiquement éliminé.

    Le rhume, en hiver... et l'hiver fatal...

      Aussi loin qu'il m'en souvienne, nous disposions de sirops, pour le rhume, au petit arrière-goût bizarre. Toujours le même arrière-goût. Nous étions rarement atteints de bronchite (probablement l'air était-il plus pur qu'aujourd'hui...). Le plus souvent, mais seulement en cas de fièvre, nous recevions de la tisane au miel. A force de mendier, nous réussissions à obtenir une double ration de miel. Dès lors, cela devenait buvable. Mais toujours trop chaud. Par contre, parfois, mon père, mais pas seulement lui, mon pépère également, penchaient leur tête au-dessus d'une bassine, de laquelle émanait une vapeur dense et bizarrement odorante. Un grand linge couvrait toute leur tête, et lorsqu'elle émergeait au dehors, je voyais le visage ruisseler de grosses gouttelettes d'eau mélangée à de la sueur et à l'odeur d'eucalyptus. Il paraît que c'était un traitement de choc, pour permettre ensuite de mieux respirer. Les femmes oeuvraient, tout autour, l'air grave. Je ne vis jamais, durant toute mon enfance, mes parents couchés pour raison de maladie. Mémère non plus. Pour Mémère, juste la semaine de sa mort, alors qu'elle souffrait d'une grave pneumonie, elle s'alita.

      Pépère, bon vivant et pêtant de santé habituellement, était pris parfois de sortes de congestions : au lit, il se bourrait la poitrine de coton appelé « thermogène ». Sur le paquet, un monsieur faisait sortir du feu de sa bouche. Cette ouate, de belle couleur rose saumon, chauffait énormément... Par contre, je ne vis jamais de pilules d'aucune sorte chez qui que ce soit. En 1944, je me souviens que les soldats américains disposaient, eux, de boîtes de médicaments, contenant des sortes de cachets-miracle - mais j'en reparlerai...

      J'apprends à l'instant par un copain de mon âge, que le paracétamol à la caféine existait en 1942, sous forme d'énormes cachets difficiles à avaler. J'ignore s'il s'agissait effectivement de paracétamol ou si le copain a extrapolé. Il est un fait : la plupart des gens, point favorisés par une Sécurité Sociale prodigue, et conditionnés, de plus, en cette période de guerre par le rationnement sous toutes ses formes, n'étaient pas demandeurs de médicaments, ainsi qu'aujourd'hui.

      A l 'époque, Pépère et Mémère avaient quitté leur maison de Thionville-Beauregard, ils étaient devenus sans abri, car une bombe avait arraché, en tombant, un bout du toit de leur grande maison, sise au n° 16, rue de Verdun. Chaque fois que je passe dans cette rue, en voiture, je ralentis, et, hypnotisée, je fixe longuement l'endroit où la vigne-vierge grimpait jusqu'au grenier. Elle existe encore dans mes rêves, cette vigne-vierge. Depuis de longues années, elle est remplacée par une publicité dont la laideur, chaque fois, m'agresse. La marquise, coquette, au-dessus de la porte d'entrée n'y est plus, elle non plus. Pas davantage que la porte en chêne, dont les trois ovales de verre biseauté permettaient aux grandes personnes de voir qui venaient leur rendre visite. A présent il y a, à la place, une porte ordinaire. C'est à dire quelconque. Tant par la forme que par la matière. Et plus de belle et haute grille non plus. Et plus de Mémère et plus de Pépère. Ils sont au cimetière de Beauregard, où je vais les voir, parfois.

      A l'époque, en 1942, donc, mes grand-parents trouvèrent, dans la hâte, une modeste petite maison à louer, à Sentzig, près de Cattenom. Ils n'y vécurent pas trop mal, deux années durant, et sans bombardement aucun. Alors que Thionville continua à être bombardée par les Alliés jusqu'en 1944. Surtout du côté de la gare, où un certain jour beaucoup - sinon tous - périrent - dans un abri souterrain explosé par une bombe anglaise. Une de plus.

      A l'époque, quand le système de détection des avions ennemis le constatait à temps, il y avait ce que l'on nomme « le Voralarm » (la pré-alarme). Ce qui signifiait qu'on avait théoriquement le temps, sans trop courir, pour se rendre dans les abris ou dans sa cave.

      Lorsque les avions n'étaient pas détectés à temps, il y avait simplement « Fliegeralarm » : il convenait de se presser pour s'abriter. Mais Mémère ne pouvant se déplacer, restait donc avec Pépère dans la cuisine, au premier étage, dans tous les cas.

      La fois-là, le quartier de Beauregard, pas très éloigné, à vol d'oiseau, du pont du chemin de fer - visé spécialement - avait subi une attaque en règle, dès le Voralarm. Dans la rue de Verdun, une bombe était tombée dans la cour arrière du n° 16, et une autre avait creusé un gros cratère dans la rue, presqu'en face de l'école primaire. Mémère faisait, assise, la vaisselle, dans le coin près de l'évier, et Pépère avait fait un grand saut, et s'était réfugié près d'elle pendant que la porte de la cuisine s'était envolée et avait atterri près de ses pieds, et que toutes les fenêtres de la maison s'étaient désintégrées en mille fragments.

      C'était une chance, dans le malheur, d'avoir ainsi survécu, sans blessure aucune, autres que celle de l'âme. Deux belles années durant, j'avais eu droit de passer (mon père l'avait autorisé...) auprès d'eux, à Sentzig, mes grandes vacances.

      En 1944, la maison fut reconstruite. Nous même nous y étions réfugiés à la fin de la guerre. Nous occupions l'appartement du 1er étage.

      Quand la dernière fenêtre fut posée, Mémère décida d'aller mourir dans sa maison, plutôt qu'à Sentzig. En plein hiver, les routes enneigées, elle déménagea en char à banc, enveloppée dans de grosses pélerines. Les taxis existaient probablement déjà. Mais au compte goutte. Ainsi que les camions. Pépère, (Mr Apel) bien connu et estimé à Sentzich, leur lieu de refuge, avait probablement des facilités pour organiser le déménagement à l'aide de quelques paysans. Il fit du feu dans tous les fourneaux de toutes les pièces de cette maison glacée, livrée à tous vents depuis deux ans. Pour donner une idée : dans l'une de nos pièces, non chauffées, étaient entreposés les aliments à conserver. La crème, placée dans une jatte, était si gelée que je devais la gratter du bout du doigt pour la fourrer dans ma bouche. Derrière le dos de ma mère, bien sûr.

      Et là, Mémère mourut, en huit jours, d'une pneumonie. En décidant son déménagement dans ces conditions et pendant cette période, elle avait signé son arrêt de mort. Elle n'avait que soixante et onze ans. Et moi treize. Un peu jeunette quand même pour perdre « ma vraie maman » ! Et tellement naïve et sans expérience. Juste occupée à faire des glissades sur la route, en revenant du collège, vers le soir, pendant que Mémère était en train de mourir.

      Vers les cinq heures du soir, revenant en courant du Collège Moderne de Jeunes filles, sac à dos ballotant, je m'exerçais à de longues glissades euphoriques sur une neige bien tassée, tout le long de l'actuelle rue du Maréchal Joffre, pas encore encombrée de voitures.

      J'avais grimpé, quatre à quatre, les escaliers, avais englouti quelques tartines, et m'étais plongée dans mes devoirs. Et puis, pendant le souper, nous étions tous passés à table, mon père, ma mère, (elle mangeait toujours debout !) mon frère et moi, nous avions entendu Pépère pénétrer dans le couloir. Il avait ouvert la porte de cuisine : « Mémère est morte » avait-il dit, le visage ruisselant de larmes. J'avais poussé un hurlement, et m'étais précipitée dans les escaliers, le reste de la famille à mes trousses. Mais j'avais eu beau continuer de hurler, Mémère, ma bonne Mémère, ne s'était plus jamais réveillée. Elle m'a légué une montre en or, incrustée à ses initiales, Mathilde Klein. Je l'ai toujours conservée, telle qu'elle, dans sa petite boîte de cuir bleu tapissée de feutrine beige.

      Mémère avait été bien soignée par maman, et Pépère, son époux. Les médicaments n'existaient pas. Ou n'étaient pas à la portée de Mémère. Leur absence n'était nullement déplorée. Pas plus que nous n'aurions pensé à déplorer l'absence de lave-linges automatiques ou d'internet.

      La chère-soeur - qui jouait à l'époque - plus ou moins - le rôle des infirmières actuelles - passait régulièrement. Probablement le médecin était-il venu, car le terme de « pneumonie » n'était pas tombé du ciel.

      Mais quelle personne de cet âge, infirme, aurait résisté aux conditions de l'époque : déménagement en plein hiver, dans un char à banc, pour aboutir dans un appartement glacial, chauffé depuis quelques heures seulement ? L'hôpital, bien sûr, existait - mais la seule évocation à voix haute de ce mot : hô-pi-tal - était totalement taboue. Une seule fois, mon père, méchamment, avait dit à maman : « Ta mère n'a qu'à aller à l'hôpital ». Et maman avait hoché la tête, impuissante et vaguement réprobatrice.

      Je doute fortement d'ailleurs que dans un hôpital de l'époque, Mémère ait résisté huit jours !
La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER

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    Photo de la maison de mon enfance, à l'heure présente
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    La même photo remaniée, pour essayer de reconstituer la maison de mon enfance, avec son immense vigne vierge, sa belle porte en chêne, sa marquise, et la grille majestueuse...
Modifié en dernier par Bubu le 17 août 2013, 20:16, modifié 1 fois.

Bubu
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Messagepar Bubu » 16 juil. 2013, 18:26

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Episode 4

    Les ulcères de mémère, et mon maillot au point mousse

      Les hivers étaient froids et les étés chauds. Avant que d'être expatriée à Sentzig, Mémère, de son vivant, été comme hiver, tenait, prête pour son utilisation, une gamelle de lait au coin du feu, dans laquelle, matin et soir, elle plongeait de petits ovales de toile blanche qu'elle découpait précautionneusement. Chaque ovale étant prévu pour un ulcère bien précis. Ce remède"de bonne femme" semblait lui faire le plus grand bien. Les ulcères ne guérissaient pas, mais cela calmait beaucoup la douleur. D'abord Mémère tapotait avec de la gaze les ulcères, très creux, et tout verts. Autour, la peau était toute rouge. Elle avait fini par préférer cela à la pommade qui non seulement ne servait à rien, disait-elle, mais de plus ne calmait rien. Ensuite, Mémère plaçait un ovale de taille adaptée, imprégné du bon lait, sur chacun des nombreux ulcères de chaque jambe. Ensuite, elle replaçait une grosse toile, en double épaisseur, qui faisait tout le tour de la jambe, plusieurs fois. Ensuite elle enfilait par-dessus de grosses chaussettes de laine, protection à la fois contre les courants d'air et les chocs.

      Longtemps, - je veux dire : de longues années durant - les soirs, à l'époque, je priais, ainsi qu'on me l'avait appris, plusieurs Notre Père et Je vous Salue Marie. Et je n'oubliais jamais de dire ensuite :"mon Dieu, faites que ma bonne Mémère guérisse de ses ulcères".

      Entretemps, la vie suivait son cours normal. L'été, en vacances à Thionville, je ne manquais pas d'aller quasi tous les jours, avec ma copine Camille, me baigner dans la Moselle, non canalisée, encore, à l'époque. La plage se situait de l'autre côté de l'eau, pas loin de la gare. Ce qui nous obligeait à un détour passant par Thionville-Centre (lequel détour est obligé, de nos jours encore, par l'absence d'un deuxième pont).

      Je m'étais laborieusement tricoté un caleçon de bain au point mousse, et la première fois que j'émergeais de l'eau, telle une jeune nymphe, tous les copains-galopins de l'époque s'esclaffèrent de rire ! Mon maillot s'était, avec le poids de l'eau, agrandi du double et dénudait largement mes deux bouts de seins minuscules qui en devinrent écarlates de rage.

      Heureusement, le lendemain, Camille avait trouvé, au fond de son armoire, pour moi, un maillot de remplacement !

      Pendant cette période, j'appris à nager, me maintenant sur l'eau le temps de quelques brassées. Grâce à l'exemple des copains-galopins, qui nous faisaient la leçon, méprisants et crânants. Il y en avait même un (le Menni) qui savait faire le crawl ! Ce n'est que bien plus tard que je traversai, jeune fille, la Moselle à la nage, sur le dos, avec un petit sac sur le ventre, jupette et nus-pieds attachés dedans, afin d'économiser le prix d'entrée, car la plage était payante. Et mes parents sans argent à ce moment-là.

      Mes vacances de Noël se passaient, selon l'opportunité, parfois chez mes parents, parfois chez Pépère et Mémère. Mon père préparait toujours avec une grande application un sapin de Noël qui faisait l'admiration de tous. Mes grands-parents n'en préparaient point, car Mémère était trop malade.Mais je préférais un Noël sans sapin. Mon plus beau cadeau était de baigner dans un climat d'amour, auprès de mes chers grands-parents. Pour la nuit, Pépère plaçait de grosses bûches de chêne dans le poêle de notre chambre à coucher : je dormais dans l'un des lits jumeaux, et Mémère dans l'autre, à mes côtés. Pépère dormait, sans chauffage, dans le grand lit de l'autre chambre. Comme les hivers étaient rudes, Mémère malade, et moi encore enfant, nous avions la tête recouverte chacune d'un petit bonnet tricoté nous protégeant les oreilles.

      Souvent, la nuit, Mémère pleurait de douleur. Les antidouleurs n'existaient pas. Ou ne nous étaient pas accessibles. Lorsque je me trouvais réveillée par ses pleurs, je me mettais à pleurer à mon tour, tout bas. Et alors, Mémère, qui m'entendait néanmoins, séchait ses larmes, et me demandait de me rendormir. Quand je devins un peu plus grande, elle me confia un jour :"Simone, je ne vis que pour toi". D'une voix blanche, et pleine d'un gentil reproche, je l'avais grondée :"Mémère, il ne faut pas dire ça !" Et je continuais à prier le bon Dieu, pour qu'il la préserve, qu'il la guérisse. Qu'elle profite comme moi du bon soleil, du chant des oiseaux, de tous les petits bonheur de la vie. Qu'elle puisse vivre pour elle, avant de vivre pour moi.

    Les avions anglais, et les munitions allemandes

      Un beau jour où je me trouvais en vacances chez Pépère et Mémère, mes parents et mon frère, à la gare de Strasbourg, subirent un bombardement particulièrement meurtrier. Des éclats d'obus brisèrent des fenêtres, à l 'étage, et l'un d'eux transperça même la boiserie du grand lit de mon frère. Pendant ce temps, ma famille s'était réfugiée dans l'abri souterrain, sous les quais.

      Lorsque nous pouvions bénéficier d'un"Voralarm", nous nous rendions alors dans un abri spécial, hors de la gare centrale, donc plus loin, mais davantage enfoui sous terre, et construit à la façon d'une forteresse. Nous nous y trouvions là en vraie sécurité. Il n'était pas rare, en effet, que des bombes tombent sur les abris, les démolissent, et que les réfugiés s'y retrouvent enterrés. Le Voralarm, en théorie, du moins, était censé précéder l'alerte véritable de quelques minutes. La sirène émettait dès lors un bruit différent.

      Après cet événement, mon père décida que pour nous, il était dangereux de continuer à vivre dans cette gare stratégiquement importante, et il nous fit déménager dans un petit village, près de Haguenau, lequel se nommait Walbourg. Nous habitions une grande maison, sur la place de la gare. Lui-même obtint une mutation et devint chef de gare à Haguenau, distant de Walbourg d'une dizaine de kilomètres. Personne de nous ne se posait jamais de questions du genre :"Pourvu que cela finisse - quand cela va-t-il finir ?!" Nous vivions l'instant présent, juste affolés quand le moment l'exigeait, et pas plus. Nous, les gosses, aimions même assez ces alertes au milieu de la nuit. Déambuler en chemise de nuit et pyjama, dans la nuit noire, on trouvait ça plutôt marrant. Et puis, cerise sur le gâteau, le lendemain des alertes, l'école commençait toujours deux heures plus tard !

      Une fois installés à Walbourg, nous fûmes tout surpris de l'absence des alertes nocturnes... Mais pire nous attendait...

      Un beau jour, je me rendis à vélo à quelque distance de là, apporter des chaussures chez le coordonnier. A l'époque, les coordonniers s'occupaient plutôt de chaussures que de clés ou autres gadgets. Il était habituel de faire ressemeler ses chaussures un certain nombre de fois.

      J'avais entrepris une recherche pour trouver"le cordonnier", dans ce village inconnu, lorsque mon cœur se mit à battre la chamade : toute une escorte d'avions ennemis était arrivée, en trombe, et tournoyait au-dessus de la gare de Walbourg. Je dis bien"avions ennemis", car il ne serait venu à l'esprit de personne de parler"d'avions amis", c'est à dire anglais, à propos d'avions qui nous amenaient la mort. A l'école, la maîtresse avait beau dire que les V1 (puis les V2) allemands allaient semer la terreur sur Londres (et elle le disait fièrement)... pour les alsaciens de l'époque, adultes ou enfants, c'étaient les avions qui menaçaient directement notre vie qui étaient nos ennemis !

      Ils se mirent à mitrailler la gare. A quelques kilomètres de là, à vol d'oiseau, j'entendais parfaitement la mitraille, et voyais de gros nuages de fumée s'accumuler à l'horizon. J'ignorais alors qu'un train de munition stationnait à la gare, cible répérée d'avance par les stratèges militaires, évidemment, et se présentant là, inerte et sans défense, faisant détonner, à chaque impact de salves, son chargement d'obus, dont les successives explosions en chaîne noircissaient à présent la moitié du ciel.

      Je flanquai mon vélo contre une palissade. Je pénétrai sans sonner dans une maison, à la porte non close. Une cohorte de bonnes femmes était agenouillée, à même le sol, et les mains jointes, suppliaient la Vierge !"Jésus-Maria, Mutter-Gottes, bitt für uns...".

      Je découvris une trappe, et me fourrai jusqu'au cou dans une sorte de réduit enterré. La vierge attendrait un moment plus favorable...

      Après un temps dont je suis incapable de déterminer la durée - tant l'univers avait, pour nous, perdu ses habituels repère -, je repris la direction de Walbourg, incapable de dire si mes chaussures étaient ou n'étaient plus dans le petit sac accroché au guidon.

      Je traversais une petite forêt. Cela sentait très fort la poudre. Et là, je vis mon père, ainsi que mon frère, poussant chacun leur vélo. Mme W aussi, était là, tenant son vélo par le guidon. Ainsi que ma mère, sans bicyclette, car sa jambe lui interdisait totalement ce genre d'exercice. Je suivis ma famille, et nous nous faufilâmes entre les arbres, car autour de nous, l'air sifflait, pétait, et vibrait. Des éclats projetés par les obus stockés se fichaient dans les troncs d'arbres, rasant nos têtes. Puis nous parvînmes enfin à la voix ferrée., en nous éloignant du danger. Nous prenions garde de ne pas distancer maman. Nous étions très appliqués et silencieux. Un train se mit à passer. Mon père, connu de tous les employés de la région, fit stopper le conducteur, et embarquer ma mère, direction Haguenau. Ensuite, nous enfourchâmes nos vélos, et parvinmes, avec juste un peu de retard, à l'hôtel que mon père avait fait prévenir auparavant. Lui-même, très tôt averti, à la gare, du danger planant sur sa famille, avait enfourché son vélo, le plus vite possible. Il nous aimait à sa façon. Il avait d'innombrables et très gros défauts Et quelques grandes qualités. Il pouvait être férocement méchant. Se comportait trop souvent en gros égoïste. Mais ce n'était pas un lâche.

      Plus tard, ma mère me conta le récit suivant :

      Les avions s'étaient retrouvés, tournoyant au-dessus de la gare (à environ une centaine de mètres de la maison), à la vitesse de l'éclair. Maman, mon frère, et Mme W (la maîtresse de mon père, laquelle était venue, justement, dire un petit bonjour), tous s'étaient retrouvés, les uns sur les autres, dans un coin de la cuisine, pendant que la vaisselle et les casseroles avaient valsé dans toutes les directions, que les fenêtres et les portes s'étaient envolées, et que les débris de verres, mélangés à des masses de poussière, formaient des montagnes, à leurs pieds. Mme W s'était écrié (en allemand) :"Pardon, Mme Humbert, pardon !" Elle s'était agenouillée devant ma mère, et hurlait toujours :"Pardon ! Dieu me punit, pardon !" Ma mère n'avait jamais compris pourquoi. A l'époque, moi non plus !

      Peu après, mon père était arrivé pour nous chercher.

      Nous avions dormi une nuit à l'hôtel. Et nous avions déjeûné, à midi, et dîné le soir, d'une inoubliable façon. Ma mère disposait de tout un grand sac de pains à l'eau bien mous (Wasserwecken), qu'elle découpait et tartinait de beurre, puis farcissait de jambon cuit. Nous avions droit d'en manger autant que nous voulions. Quel adorable repas ! Nous n'avions jamais aussi bien mangé de notre vie, et disions tout le temps :"encore, maman, encore !". Quant à elle, elle observait cela d'un œil critique, en haussant les épaules.

      Ensuite, nous avions intégré le rez-de-chaussée d'une belle villa, sur les hauteurs de Haguenau. Mon père, qui avait des relations, était parvenu à louer ce spacieux logement, dont l'un de ses employés était propriétaire. Le haut était inoccupé. Un couple d'instituteurs, locataire, avait quitté la région, tout au début de la guerre.

      Nous pensions que nous serions à l'abri, ainsi, de toute future attaque... Hélas, comme dirait l'autre :"on s'était fourré le doigt dans l'oeil !"

La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER

Bubu
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Messagepar Bubu » 17 août 2013, 20:29

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Episode 5

    Poser un plâtre en 1944

      Depuis un certain temps, je n'allais plus à l'école. Je m'étais arrangée, avant de quitter Strasbourg, pour dire « au revoir à ma petite chérie Lili », aux beaux yeux verts, laquelle ne connaissait rien de mes pensées secrètes. Je la trouvais fondamentalement sotte. Mais toujours gracieuse. Depuis le jour où, en Tutu blanc, elle nous avait, sur la demande de la maîtresse, et en compagnie de sa copine Christine, fait une démonstration de ses talents de ballerine, je la détestais cordialement et l'aimais à la folie.

      Mais, noblesse oblige, j'allais devoir la quitter pour d'autres horizons. Je pris congé d'elle, chastement et dignement, avec un bon baiser appliqué sur la joue, et j'oubliais aussi vite - j'avais 12 ans je crois - mon bel amour secret - lequel s'auto-entretenait - sur les bancs de l'école - depuis quasi trois ans.

      A Haguenau je n'allais plus à l'école. Je ne sais pourquoi... Et ne me posais pas du tout la question. Un beau jour que je me plaisais à dévaler à vélo, à toute vitesse, la grand' rue qui descendait vers le château d'eau, je dérapai sur de la caillasse, et me cassai le poignet.

      C'était bien bête, car je fus obligée de dire à maman que je ne pouvais pas éplucher les pommes de terre pour le souper. Et de ce fait dévoiler aussi ma fâcheuse maladresse. J'eus droit à sa fureur consternée et silencieuse. Le lendemain matin, mon père s'aperçut de mon enflure et exigea que maman m'emmène à l'hôpital. Résignée, c'est ce qu'elle fit. Là, le médecin, dans un sourire réconfortant, diagnostiqua « une fracture de bois vert », et m'endormit de suite à l'éther, pour me mettre un plâtre. Ce n'est que bien plus tard, en évoquant la chose, que je trouvai la façon de procéder curieuse... et dangereuse... Car, à peine réveillée, en effet, je m'étais mise à rendre mon petit déjeuner ; mais à l'époque, le corps médical ne procédait pas tout à fait ainsi qu'aujourd'hui.

    Un peu avant l'arrivée des Américains

      Un beau jour, mon père nous apprit que l'administration allemande allait se replier sur Munich, et qu'à la gare, on voulait absolument l'embarquer, lui et sa famille - donc nous - direction Munich : ils allaient affréter un train spécialement pour le déménagement de « leurs hommes ». Lui-même n'avait pas osé leur dire « non », mais il était violemment opposé à quitter l'Alsace-Lorraine. Je crois que c'était dans son sang : en 1940, il avait choisi de rester... et donc, forcément, en tant que fonctionnaire, de « coopérer » avec l'ennemi. Et à présent, il choisissait encore « de rester », je pense que c'était en vertu de l'air qu'il respirait, de la couleur du ciel, des étés chauds, des hivers froids, de sa mère, de ses sœurs, et peut-être même de sa maîtresse. Cette décision influença le reste de notre vie.

      Il prépara son vélo (quasi personne dans le bon peuple ne disposait d'une voiture, à l'époque). Il le plaça tout au bout du jardin, demanda à ma mère de lui préparer un bon casse-croûte dans le Rucksack, lui laissa un peu d'argent pour vivre quelques mois « sans sa paye », et se tint aux aguets.

      « S'ils viennent me chercher pour m'embarquer, tu diras que je suis parti, et que tu ignores où. »

      Ainsi fut fait. On sonna à la porte d'entrée. Mon père s'empara du Rucksack, dévala la pente jusqu'en bas du jardin, atteignit la porte de derrière à l'opposé de la rue, enfourcha son vélo, et disparut.

      Il revint environ 6 semaines plus tard. Lorsque les Alliés, Américains et Français compris, avaient remplacé les Allemands pour occuper le terrain.

      En fait, personne n'était venu chercher mon père. C'était juste le laitier qui avait sonné à la porte, le fameux jour en question. Débuta alors pour nous une bien curieuse période.

      Un beau jour, les Allemands quittèrent Haguenau, dont le centre ville occupait une cuvette, où était placé aussi le château d'eau. Une nuit, une violente explosion nous réveilla : les Allemands avaient fait sauter le château d'eau avant de partir. A partir de là, l'eau ne coula plus au robinet, pour personne, et mon frère et moi allions chercher l'eau à un puit, pour la transporter dans une charrette à bras, dans laquelle on plaçait deux lessiveuses.

      Les Allemands s'étaient réfugiés point très loin de Haguenau. Nous mêmes résidions sur une Avenue bordée de beaux Platanes, laquelle formait une sorte d'arc de cercle, en hauteur, un peu comme si nous étions situés sur une crête de montagne, toutes proportions gardées... Mais stratégiquement, cette position, sur la crête, n'était pas anodine du tout : Américains et Allemands, en effet, se tiraient dessus, et les obus, nuit et jour, nous sifflaient bruyamment aux oreilles. Nous avions toujours l'impression qu'ils rasaient nos têtes. Aussi, pour la corvée de l'eau, mon frère et moi, qui n'étions point des modèles de témérité, avions très peur. L'eau était d'ailleurs à ce moment tellement économisée, que je ne me souviens pas d'avoir effectué à ces fins de nombreux voyages. Le lavage du corps et des cheveux était devenu notre dernier souci. Par contre, la recherche de lait, au bout de la longue avenue, posait problème. Chaque fois qu'un obus se mettait à siffler, mon frère et moi courions nous abriter derrière un poteau de clôture de l'une des villas. On soufflait un peu, et on repartait en courant, essayant de ne point renverser la précieuse denrée.

      Ouhhhouhhhhhh…... boum !!

      Je m'étais tellement bien conditionnée le système nerveux que, la guerre finie, de longs mois durant encore, au moindre « boum », de quelque nature que ce soit, ma tête, automatiquement, se rentrait dans les épaules comme celle d'une tortue sous sa carapace - en beaucoup plus vite, certes . Ainsi, mes parents m'affirmèrent plus tard que, même en dormant, mon corps tressaillait ainsi, selon les bruits de l'extérieur.

      Mon père parti à vélo - dans la nature - en réalité réfugié chez l'une de ses sœurs - pour nous, la vie continua, à la cave. Nos lits y avaient été déménagés, et deux fourneaux avaient été installés, car il commençait à faire froid. En fait, on s'y sentait plutôt bien, dans cette grande cave. Moi, en particulier, m'y étais aménagé un petit réduit sous l'escalier, où se casait juste mon lit, et normalement rien de fâcheux ne devait m'arriver dans cet endroit-là. Ma mère était beaucoup à l'étage, pour s'occuper de la cuisine. Ainsi, pendant de longues semaines, nous eûmes droit à des haricots blancs agrémentés aux charançons. Tante Léonie, la sœur aînée de mon père, nous avait un jour généreusement fourni un gros sac de haricots blancs charançonnés. La bestiole ne sortait normalement de sa carapace protectrice qu'à la cuisson. Dans notre assiette nageaient les corps torturés et noirâtres des bestioles. Inlassablement, mon frère et moi les sortions de notre assiette, lançant à maman un regard de lourd reproche, accompagné d'une bruyante onomatopée grimaçante. Régulièrement, ma mère haussait les épaules et essayait de noyer le poisson (le charançon, lui, n'avait bien sûr plus besoin de l'être...).

      « Ce sont des oignons brûlés, voyons, disait-elle ! » Avec l'air contrarié par nos manières d'enfants gâtés, juste assez pour être crédible. Mais nous, les gosses, nous avions la vue perçante et le regard ajusté. Les charançons étaient des charançons et pas des oignons ! Et, à côté de nos assiettes qui se vidaient, car nous avions tout de même de l'appétit, s'allongeait la liste des cadavres, sur la toile cirée de la table.

      Par contre, un autre inoubliable souvenir, mais celui-là tout empli de ravissement : pour nous changer un peu des éternels haricots aux charançons, ma mère, excellente cuisinière, confectionnait de temps à autre des Schneeballen (« boules de neige »), à base d'une sorte de purée de pommes de terre râpées, à la fois crues et cuites, en quantité égale. Le tout lié avec des œufs battus, et relevé à l'oignon, au poivre, sel, persil et ciboulette du jardin.Cuites à l'eau, d'abord, puis revenues dans quelques oignons frits, parfois agrémentées de plus de minuscules lardons rissolés. Mon frère et moi nous emparions de notre assiettée de Schneeballen, et allions nous asseoir sur les marches d'escalier de la cave, afin de les déguster en toute tranquillité. L'endroit était stratégique : l'assiette vidée, nous courions pour en redemander le remplissage. Et au moindre Ouhhhhhh... on filait en-bas avant le boum. Nous avions beau savoir que quand on entendait le « boum », c'était que l'obus venait de tomber, et donc, ne pourrait plus nous atteindre, l'angoisse créée par ce bruit porteur de mort était plus forte que n'importe quel raisonnement.

      Par contre, ma mère, derrière ses fourneaux, mangeait tranquillement, debout, comme toujours, sans états d'âme, et de temps à autres, bavardait avec une voisine, sous le bruit des obus, indifférentes toutes deux à tout ce qui ne faisait pas partie « des histoires de bonne femme ».

      Un beau jour, l'une de nos voisines, vieille fille (comme on disait à l'époque avec un brin de mépris sous-entendu), vint nous trouver : corpulente, se dodelinant en balançant de nombreux kilos de graisse élastique sur des jambes en forme de piliers en béton coulé, vêtue toujours de vêtements noirs de chez Noir, avec, de plus, un chignon très noir, fait de cheveux luisants et tirés énergiquement sur l'arrière de la tête où ils se maintenaient, agrafés par quelques grandes piques, le teint très jaune, éplorée, mourant de peur, elle nous demanda de pouvoir se réfugier avec nous dans notre cave. En compagnie de son jeune neveu Robert, jeune homme boutonneux et hilare, âgé, lui, de 16 ans, je crois. Si bien que notre petit cercle de réfugiés autour du fourneau, bien au chaud, dans la cave protectrice, s'agrandit un peu, tout en s'égayant des prédictions de notre nouvelle amie, extra-lucide à ses heures, laquelle, sous la bougie, de longues soirées durant, nous prédisait « la bonne aventure ». Je sus bientôt « tirer les cartes » aussi bien que mon nouveau professeur : « coupez trois fois avec la main du cœur, faites un vœu... votre homme de cœur regarde une dame blonde, qui vous tourne le dos. Méfiez-vous de la dame de pique,qui vous donnera de ses nouvelles, un soir...».

      Aussi lugubre était « la vieille Marie », aussi joyeusement con était son neveu Robert, qui avait le don de m'énerver un peu en se moquant perpétuellement de mes éternels tabliers à rayures bleu-ciel-gris-pastel, tabliers que ma mère avait confectionnés dans du tissu de matelas inemployé. Robert disait : « Streichholzschürtz für die Streichholzbene ». Traduit de l'alsacien : « Tabliers-allumettes pour jambes-allumettes ».

      Pas aussi inoffensif que ça, quand même, ce Robert : un beau matin où nous faisions tous deux la grasse matinée dans nos deux « chambres » respectives, à la cave, il tenta - un peu mollement - de me violer - mais l'eusse-t-il tenté plus énergiquement qu'il n'eut pas du tout été certain qu'il y parvienne. Habituée à d'éternels bagarres avec mon frère - lequel - depuis toujours - s'obstinait à me dépasser d'une tête et - ô comble - également de 18 mois en durée de vie - j'avais le coup de poing facile, et le coup de genou plutôt traître.

      Et les jours s'écoulèrent ainsi, réguliers, rythmés par le bruit des obus sifflant au-dessus de nos têtes. Presque paisibles tant nous étions heureux du peu que nous avions : nos bonnes « boules de neige aux oignons », parfois même aux petits lardons, la « vieille Marie » qui tirait les cartes aux uns et aux autres, tous les soirs. Notre bonne cave, bien chauffée par nos deux poêles à charbon, alimentés régulièrement aux économiques « briquettes » de lignite. Et puis, la lumière des bougies qui baignait le tout d'un halo féérique. Entre deux... « ouhhh...boum ! »

      Je ne m'ennuyais nullement de mon père absent. Parfois - rarement, je dois dire, car ma nature était optimiste - le soir, au lit, en secret, je pleurais, en évoquant l'absence de bonne-mémère - réfugiée, à l'époque, à Sentzig. Alors je croisais les doigts et priais :« Mon Dieu, faites que les jambes de ma mémère guérissent ! », l'idée ne m'avait jamais effleurée que Mémère puisse, un jour, nous quitter « pour de vrai ». Pour moi, Mémère était éternelle. Comme Dieu et comme l'amour.

      Note de l'auteur : en cherchant à situer cette avenue stratégique sur une carte de Haguenau, sur le web, je viens d'être amenée à lire « La libération de Haguenau ». En fait, la bataille dura 3 mois, et non pas quelques semaines. Nous, les enfants, n'avions pas la notion du temps qui passe... Cette bataille fut absolument terrible, et en relisant ces événements je dois admettre que ce que j'en raconte précédemment paraît édulcoré...

      Haguenau : le château d'eau

      Le château d'eau de Haguenau, à un petit km de notre habitation, après sa destruction par les allemands.

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      Photo captée sur internet.

La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER

Bubu
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Messagepar Bubu » 16 sept. 2013, 21:20

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Episode 6

    Youpi, les Américains !

      Un beau jour, ils furent là. Paul, mon frère, aperçut le premier soldat, à genoux sur le trottoir. Pourquoi « à genoux » avais-je demandé ? « Ben tiens, il avait peur, qu'est-ce que tu crois ? » avait rétorqué Paul ! Oui, en fait, la peur était normale, habituelle, on vivait avec.

      Un peu plus tard, les GI décidèrent d'occuper notre maison, où ils installèrent une infirmerie. Comme nous avions l'habitude de vivre à la cave, cela ne nous dérangea pas véritablement. Pour être honnête, je dois même dire que pour nous ce fut la fête tous les jours.

      L'un des GI était cuisinier. Des boîtes de conserves de toutes tailles étaient à la disposition de tous. Mon frère et moi nous jetâmes sur le cheese au bacon, les grandes tranches de lardon frit, les haricots blancs regorgeant d'une bonne sauce tomate, d'énormes tranches épaisses de saucisses variées, elles aussi en boîte, et tous les matins du pain à la farine de riz que nous dévorions comme de la brioche. Nous étions gentiment invités à prendre nos repas avec eux, à notre table de cuisine (il s'agissait de NOS meubles, mais de LEUR nourriture...) Ils étaient tout heureux de nous voir dévorer avec cet appétit ! Plus question de haricots aux charançons !

      Les bombardements avaient cessé. Ma mère, Dieu sait par quel maléfice (ou courant d'air persistant ?) avait contracté une crise de névralgie épouvantable, au niveau des lobes d'oreilles. A un moment donné, elle restait clouée sur place, et poussait une sorte de long et lugubre gloussement qui se terminait immanquablement dans les aigus. Nous-mêmes avions l'habitude de voir ma mère, régulièrement, souffrir de ce genre de crise qui semble-t-il ne pouvait s'apaiser (un peu, et très provisoirement) que dans l'expression bruyante de ces longs hululements. Nous n'y prêtions, par habitude, plus beaucoup d'attention. A la réflexion, je pense que peut-être bien elle faisait un peu de théâtre, car il m'est arrivé de souffrir de névralgies très perturbantes, et de douleurs dentaires à me rouler par terre, mais jamais le moindre cri ne sortit de ma bouche.

      Toujours est-il que les soldats, non seulement pointaient les oreilles, mais considéraient maman avec des yeux plutôt exorbités. Elle leur apprit qu'elle passait ses nuits sans pouvoir dormir - cela je le crois volontiers pour l'avoir vécu, moi aussi...

      Et là, ils sortirent de l'infirmerie une petite pilule, ou plutôt une gélule. Une seule. « Prenez ça, Madame », dit celui qui parlait français (c'était un canadien) Il s'agissait de quelque chose « pour bien dormir » nous confia-t-il. Le lendemain, maman se leva, toute guillerette, et, très reconnaissante, affirma « ne jamais avoir aussi bien dormi de sa vie ». Et, ce qui semble fort curieux, mais je n'invente rien : la terrible crise de névralgie fut stoppée nette.

      Parfois, les Américains nous montraient leurs médicaments, dont ils étaient fiers. Ainsi je me souviens de boîtes contenant « des sulfamides » qu'ils considéraient un peu comme des remèdes-miracles.

      Ils disposaient aussi de gros pansements ouatés, recouverts de gaze sur deux faces. Maman, qui avait pris l'habitude d'aller régulièrement mendier auprès d'eux, avait stockés une énorme quantité de ces pansements dans des cartons - dont nous disposions en grand nombre, car mes parents déménageaient beaucoup...

      Ces pansements capitonnés servirent par la suite à absorber mes flux menstruels, quelques mois plus tard. Aujourd'hui, plus aucune jeune fille ou femme ne connait ce genre de problèmes... Tout ce qu'il faut est à disposition ! Les couches pour bébé ou pour personnes âgées sont imprégnées d'un gel absorbant qui nous place en situation de sécurité. C'est une merveilleuse invention - dont par ailleurs les aboutissants écologiques restent encore mystérieux - effets secondaires probables du progrès, eux aussi...

      Les tampons internes n'avaient pas encore été inventés (du moins pour cet usage). Les eussent-on d'ailleurs facilement adoptés, compte-tenu des mœurs de l'époque ? Ce n'est pas certain...

      Nous portions alors à la taille des ceintures en toile blanche, fermées par plusieurs agrafes. Au milieu du devant et du dos, des bandeaux solides de cette même toile descendaient jusqu'à mi-ventre par devant, et mi-fesses, par derrière, et là-dessus s'épinglait « la bande hygiénique », à l'aide de bonnes épingles de sûreté (point celles vendues actuellement, provenant de Chine et se tordant à la moindre pression...).

      Dans le meilleur des cas, la bande était formée d'ouate contenue dans une enveloppe (telles, justement, celles amassées dans des cartons par ma mère.) Et dans le pire des cas, elles se trouvaient simplement constituées d'un morceau de flanelle repliée plusieurs fois.

      Grâce à la prévoyance économe de Maman, bien des tracas furent épargnés à la jeune fille que je devins : ce matériel était très absorbant, et ma mère, pour l'économiser, ne jetait pas ces bandes, mais les lavait. Elles me servirent des années durant.

    You give me a packel Zigaret

      Je pense avoir raconté cette histoire un certain nombre de fois - signe de mon grand âge... Et je la trouve toujours aussi savoureuse - signe d'une certaine jeunesse. En fait, pour satisfaire la curiosité du lecteur, un conseil : faire la moyenne des deux, et vous aurez l'âge réel...

      Donc : c'est à partir de là - j'avais treize ans - que je pris goût à la cigarette. Presque tous les soldats fumaient. Ils disposaient de paquets au papier luxueux. Parfois, y figurait un chameau, et les cigarettes se nommaient Kamel. Ou encore un cow-boy brandissait un lasso. Cela s'appelait Chesterfield. Les cigarettes ne pouvaient être que de très bonnes et profitables choses, car les soldats américains étaient tous jeunes et beaux, aucun ne toussait, et de plus ils semblaient vraiment bienheureux et fiers de tirer de leur long fuseau blanc l'inspiration en même temps que la volupté. En plus, on les prenait au sérieux. Ils étaient des adultes affirmés. Moi, j'étais considérée comme une fillette. Aucun d'eux ne me jetait des regards tels ceux que les hommes jettent aux belles femmes (je l'avais vu dans des films). D'ailleurs, il était impossible que je puisse plaire, car j'avais deux tresses, l'une à droite, l'autre à gauche. Et, quand bien même ce sacré Robert, neveu (idiot) de la vieille Marie, ne devait pas s'y connaître beaucoup en matière de femmes, il avait quand même proféré une vérité première qui devait crever les yeux des idiots - et des non-idiots : j'étais vêtue de tabliers-allumettes - tous rayés bleus et blancs - qui se mouvaient au-dessus de jambes-allumettes !

      Oui, ce goût pour la cigarette me poursuivit ensuite très longtemps - de longues années - je dirais : quasi trente ans. A la fin, ce fut un long combat, contre ce que je mis beaucoup de temps - beaucoup trop de temps - à considérer à sa véritable valeur : une drogue pernicieuse. Et mortelle, à terme.

      Je finis par vaincre. Je parvins à me désintoxiquer. La peur et la conscience du danger m'y poussèrent. Mais la vraie réussite, dans cette entreprise, fut obtenue par un concours de circonstances particulier, que je raconterai peut-être une autre fois.

      En deux mots, c'est l'orgueil qui me fit m'arrêter. Lorsque j'eus la preuve flagrante que je ne disposais en réalité plus du tout de mon libre arbitre, que j'étais prête à tous les mensonges et à toutes les lâchetés, cet orgueil se révolta. Comme s'il s'était agi de quelqu'un d'indépendant, extérieur à moi-même : il m'obligea de stopper une pernicieuse habitude qu'il avait lui-même contribué, beaucoup plus tôt, à créer, d'ailleurs !

      Mais j'en reviens à mes treize ans, et aux GI : un certain soldat se nommait Bernard. C'était lui le canadien qui parlait français. Il avait 23 ans (j'écris en chiffres... c'est moins littéraire, mais plus facile...).

      Personnellement, ayant très peu l'habitude d'évaluer l'âge de mes interlocuteurs, lorsque Bernard m'avait demandé : « Quel âge me donnez-vous, Simone ? », au pif, j'avais proposé : 36 ans ! Car c'était l'âge où Napoléon, si mes souvenirs d'école étaient exacts - avait réalisé quelques faits marquants - mais je ne me souvenais plus trop de quels faits il s'agissait. Par contre, je trouvais que Bernard ressemblait beaucoup au Napoléon de mes livres d'école. Et j'étais prête à lui donner mon cœur, pour peu qu'il daignât me le demander dans les formes - le jour, évidemment, où je serais digne d'être considérée comme une jeune fille désirable.

      En attendant, Bernard avait trouvé, si ce n'est chaussure à son pied, du moins jeune fille à son goût, en la personne d'une certaine Jeannette, plutôt jolie. Nièce de la vieille Marie - cartomancienne - dont le visage jaune, boursouflé et plein de verrues - aurait repoussé, lui, un hussard frustré depuis des lustres.

      Jeannette venait régulièrement rendre visite à Bernard. Ils se rendaient dans la chambre à coucher, pendant que les autres GI se tenaient en faction devant la porte. Un jour, mon frère me dit : « On va aller regarder à la fenêtre, par dehors ». Sitôt dit, sitôt fait, Paul me fit la courte-échelle, et je regardais par la fenêtre. Je ne vis strictement rien d'autre que deux corps étroitement enlacés. Par contre, un GI nous surpris en flagrant délit de curiosité, et nous grondât fortement !

      Un jour, Bernard me dit avec conviction : « Simone, si je vous surprends à fumer, je vous donne une bonne fessée ». Cela me semblait un peu gros, et même culotté, je dirais. Mais bon, lorsqu'il passait le soir nous dire bonsoir, à la cave, je prenais la précaution d'éteindre ma cigarette contre le mur, vite fait, bien fait. Il me flairait d'un air soupçonneux... mais : pas vu, pas pris !

      Un certain soir où nous nous trouvions tous réunis à la table de cuisine, après le repas, l'un des GI m'offrit « une Kamel ». Je l'acceptai, me fis donner du feu, et tirai voluptueusement devant tous, ma première bouffée « officielle ». Bernard me saisit à bras le corps, me culbuta sur ses genoux, et m'administra, devant toute l'équipe « une bonne fessée ». Je ne sais pas si elle était censée « faire mal ». Je crois que oui. Moi je ne sentis rien, rien d'autre que la honte et la rage, mes oreilles me brûlaient, tant elles devaient être rouges, pendant que toute l'équipe riait aux éclats, et que ma mère hochait la tête, d'un air entendu !

      Par la suite, je me gardais bien d'allumer une cigarette devant Bernard. Lorsqu'il était absent, parfois, l'équipe se targuait de m'apprendre à faire des ronds de fumée. Il existait des spécialistes de la chose. La bouche se pointait « en cul de poule », comme si un œuf devait en sortir, et se dirigeait vers le haut. Par un habile mouvement de la langue, une succession de ronds s'élevait alors magiquement vers le plafond. J'admirais beaucoup et, hélas, ratais tous mes ronds !

      Les soirs, autour de la table, les soldats chantaient en américain. Ils formaient un extraordinaire orchestre : les uns avec les cuillères en bois de maman, d'autres à l'aide de divers récipients. L'un faisait sortir de merveilleux sons d'un harmonica baladé lestement devant ses lèvres.

      « Ô my Darling Clémentine » revenait régulièrement au répertoire, chant dans leur bouche vigoureux, tout imprégné d'une joie sous-jacente, avec, en arrière-plan une note mélancolique qui me faisait frémir. L'ambiance était adorable.

      Je tiens à préciser avec le recul que, compte tenu d'une certaine promiscuité obligatoire, le climat restait cependant toujours clair, sain et transparent. Jamais aucun geste déplacé ne fut effectué (à part le frôlement du sein, que je décris plus loin). Maman, un certain soir, dut repousser les avances alcoolisées d'un certain capitaine, qui fut très vite remis au pas par l'équipe, et qui s'était d'ailleurs trompé de maison en même temps que d'unité. Jamais, pendant ces temps de guerre, nous n'eûmes à nous plaindre de la mauvaise tenue des militaires, allemands, ou américains. Je dois dire que des français, nous n'en vîmes jamais.

      Ils vinrent, quand tout fut fini, et crièrent vengeance. Nous avions souffert de la faim, et surtout des bombardements, et de la peur, pendant 4 ans. Après la guerre, de longs mois, je restais traumatisée, du point de vue neurologique. Au milieu de la nuit, lorsque des avions, forcément « amis » faisaient entendre leur bourdonnement, toute seule, comme une somnambule, m'armant de la lampe de poche, je filais à la cave. Je ne sais plus pour quelle occasion, un jour, nous dûmes tous dormir dans un même lit, quelques mois plus tard. Mon père nous fit remarquer que je tressautais, dans mon sommeil, au moindre bruit.

      Lorsque tout cela fut fini, donc, et qu'arriva la libération, les français revinrent, la tête haute, criant vengeance. Nos propres malheurs ne compteraient jamais, dans l'histoire. « Un détail », comme aurait pu dire Le Pen... Mais de cela, bien sûr, je n'avais, à l'époque, pas la moindre conscience.

      J'en reviens donc aux GI : l'équipe, quelques semaines plus tard, s'en fut, remplacée par une autre. Jeannette vint encore, tristement, nous rendre visite, quelques temps, afin de voir si « aucune lettre ne lui était adressée », car Bernard avait promis de lui écrire. La lettre ne vint jamais et Jeannette cessa ses visites.

      Je crois que les Américains défilèrent ainsi chez nous, au moins un mois durant, sinon davantage.

      Certes, ma mère subit quelques avances, très « gentilles-polies ». En particulier, un certain GI, lui dit un jour : « Madame, si tu veux, je te donnerai des savonnettes, à la place ». Ma mère n'avait qu'une seule réponse, pour éconduire « gentiment-poliment » et sans vexer quiconque, dans ce genre de cas. Elle me l'expliquait en mimant (très sérieusement, et sans rires), ses façons de procéder : elle hochait la tête tristement, tournait vaguement de l'œil, et disait, imprégnée de la chose, et très gênée : « Monsieur, je suis malade, oui, malade... » Le sida, à l'époque, n'existait pas encore, mais quelques maladies vénériennes étaient sûrement passées par là...

      J'en reviens à ce fameux Bernard : comme il s'était avéré être plutôt volage, faisant à Jeannette « des promesses en l'air », et en plus et par ailleurs distributeur inconsidéré de fessées, sans compter que j'étais beaucoup trop jeune pour être prise au sérieux, en tant que « femme », aux dires de tous, que j'étais affligée de tresses et de tabliers-allumettes, assortis à mes jambes, je m'étais dit qu'il serait beaucoup plus sécurisant pour moi de cibler, plutôt, un certain « Jack » (prononcez Djèck), faisant partie d'une des équipes remplaçantes. Très logique, d'ailleurs, puisque Bernard s'était volatilisé définitivement ! Jack ressemblait tout à fait à Karl May, auteur de mes romans d'aventures préférés, dont j'admirais régulièrement la photo sur la quatrième de couverture des séries empruntées. J'avais mis au point une certaine tactique : faire d'une pierre deux coups.

      Tout d'abord je me mis à collectionner les cigarettes, Kamel ou Chesterfield, peu importe. Je les classais dans les grands cartons, rangés aux côtés de ceux amoncelés par maman (futures bandes hygiéniques et boîte de conserves nombreuses et variées...) Cela me donnait un but intéressant : celui de collectionneuse. En-même temps, j'apprenais un peu l'américain, et m'exerçais à répéter avec l'accent qui convenait : « Vous me donnez un paquet de cigarette ? Je suis votre amie ! » Je n'obtins jamais de refus, par contre, l'un des GI, un jour, m'offrit une petite broche qu'il s'attarda longuement à m'accrocher au niveau du sein. Si bien que je lui administrais un vigoureux coup de pied, armé de ma grosse chaussure, et les autres soldats me grondèrent un peu, car le type s'était mis à crier : il paraît que mon pied n'aurait pas dû taper à cet endroit fragile (ce qui me surprit fort).

      En général, le paiement du « Packel Zigaret » consistait en un bon baiser, appliqué sur la joue droite, ou gauche, selon l'opportunité.

      Néanmoins, Jack, en tant que le nouvel élu de mes rêves, ne pouvait en aucun cas me donner un paquet de cigarettes contre un baiser. Car seules les putains donnaient des baisers contre paiement. En un éclair, cela devint lumineux dans mon esprit ! Aussi, pour lui faire la leçon, et afin qu'il comprenne enfin à qui il avait à faire, je me rendis dans la salle à manger :
      « You give me a packel Zigaret, I ame you friend » dis-je, de la façon qui était habituelle. Je m'éloignai, puis m'arrêtai brutalement (tout cela très calculé...), le toisai de haut, et lui sortis : « Je ne suis PAS votre amie pour un paquet de cigarettes ».

      Fou rire général . Moi, rouge de rage. La tirade n'avait pas été prévue pour faire rire !!

      A partir de là, tous les matins, Jack, en récompense, me prépara un bon cacao, avec plein de poudre de chocolat.

      Il positionnait la tasse, le plus près possible, et m'incitait à boire mon chocolat, tant qu'il était encore bien chaud ! (Drink, drink !!). Je sirotais, maussade, ce chocolat, éternel symbole de ma qualité « de gamine »... On ne me donnait pas de bonbons, mais du chocolat à la place ! C'était pareil. Intérieurement, j'étais ulcérée.

      Un jour, ils partirent, tous.

      Et presque en-même temps, mon père revint, à vélo.

      On pleura tous, Maman, Paul et moi, d'émotion.

      Environ une demi-heure plus tard, Mme W frappa à notre porte. Nous retombâmes, émus, dans les bras les uns des autres. Ensuite, mon père et Mme W sortirent, pour se rendre en centre ville. Je sortis derrière eux, afin de placer, sur demande de Maman, quelque chose dans la poubelle. Je vis mon père et Mme W, au loin, bras-dessus, bras-dessous, s'éloigner de la maison. Je m'élançais à l'intérieur, avec l'intention spontanée de demander à ma mère : « Pourquoi Papa et Mme W se tiennent-ils donc par le bras, ça fait vraiment bizarre !? ». Je stoppais net mon élan. Quelque chose me retint. Je ne savais pas quoi. Aujourd'hui, je le sais : cela se nomme « intuition ». Ce n'est pourtant que beaucoup plus tard que je mis un nom sur la qualité de cette relation. Et encore beaucoup plus tard qu'un jour, dans une crise de colère, je m'en ouvris à ma mère...

      Note de l'auteur :

        - Image du haut : à droite, la caserne devant laquelle mon frère vit le GI à genoux, sur le trottoir. Plus loin, toujours à droite, après le carrefour, la maison (en blanc) appartenant à l'époque à « la vieille Marie ».
        - Image du bas : la maison de la « vieille Marie », en gros plan (n° 17). A sa gauche (n° 15), notre appartement de l'époque, au rdc. Le garage, bien sûr, a été construit par la suite.


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La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER

Bubu
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Messagepar Bubu » 15 oct. 2013, 17:30

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Episode 7

    « Licencié pour faute grave »

      Quelques jours plus tard - nous étions à nouveau français - mon père se rendit à la gare pour reprendre son service. On pourrait dire : en toute innocence.

      Il revint, livide. Il avait été traité de « salaud » par d'anciens collègues, revenus depuis « la France profonde », et très revanchards.

      Quelle que soit l'absence de tendresse que j'éprouvais pour mon père, je le plaignis sincèrement de le voir dans cet état. Toute la famille se regroupa autour de lui, faisant bloc. Aujourd'hui encore, quand j'évoque cette situation, je ne lui trouve pas de solution : un fonctionnaire qui n'était pas « en-bas de l'échelle » n'a, semble-t-il, d'autres choix, en cas d'occupation de force de son pays, que de s'exiler, perdre ses repères - son chez-soi - ou rester là, braver l'ennemi, et être « liquidé » dans tous les sens du terme - ou alors coopérer... Mon père avait coopéré. Comme beaucoup d'autres, avec la tête sur les épaules, et point de vocation de martyr. Il faut dire qu'à ce niveau de l'échelle, d'instantes pressions étaient exercées pour « une collaboration chaleureuse ». La tiédeur était mal vue. Mon père n'avait pas été tiède. Je crois que c'était là son péché. Tiède, il serait resté « petit chef de gare », dans un petit bled. Les réunions lui plaisaient. Le tape à l'oeil aussi. J'avais eu un jour l'occasion , lors d'une réunion, d'assister à la fin d'un discours, où mon père, brillant orateur, excellait. Certes, enfant, je n'analysais rien, ni le sens, ni le style. Par contre, son autorité et sa maîtrise m'avait frappée. Mon père avait clos son discours en faisant le salut hitlérien. Tout le monde avait fait de même. Cela me semblait très naturel. A l'école aussi, nous étions tenus de débuter le cours, en saluant « le Führer », invités en ceci par la maitresse, qui donnait le ton. L'une de mes maîtresses était une fanatique - cela se sentait - lorsqu'elle levait le bras avec énergie, ses yeux pétillaient d'un feu sombre. Par contre, l'autre maîtresse, l'année suivante, levait le bras un peu mollement. Nous, les gosses, on percevait cela avec acuité. J'étais un peu déçue de voir le bras de Mme C... se soulever régulièrement avec mollesse - J'eusse préféré un peu de passion…

      Ce n'est que bien plus tard - en regardant en arrière - que je réalisai l'endoctrinement systématique du bon peuple !

      Mais j'en reviens à la capitulation : en cette période, beaucoup de gens étaient accusés de « collaboration ». Un voisin était-il jaloux ?... Hop, il dénonçait « un collaborateur »... Plein d'ardeur, « les français de l'intérieur », FFI en-tête, fusillaient à tour de bras. Mon père eut « la chance » de ne pas être fusillé. Simplement il fut mis à pied : 6 mois de salaire payés, et hop : « allez vous faire voir chez les grecs … » avec, naturellement, perte du droit à la retraite. Mon père avait 51 ans, et avait débuté aux chemins de fer français à l'âge de 15 ans...

      Je me souviens ensuite d'un gros camion, qui nous avait transbahutés, depuis l'Alsace, jusqu'à Thionville, au 16, rue de Verdun. La maison de mes grands parents était encore inhabitée. Nous y occupions l'un des 3 logements restés vacants après le bombardement dont j'ai déjà parlé. Mémère et Pépère, encore réfugiés à Sentzig, bien sûr, étaient d'accord pour nous y loger et ainsi nous permettre l'économie d'un loyer.

    Finie, l'école buissonnière sous les bombes - ou : comment l'esprit vient aux écolières :

      Je crois que nous étions arrivés à Thionville en été. Directement, je m'étais rendue, à vélo, en vacances, chez Pépère et Mémère, dans ce village pittoresque, à une dizaine de km de Thionville (c'est l'hiver de cette même année que ma bonne Mémère prit froid, lors de son propre déménagement dans cette maison de Thionville-Beauregard et en mourut en huit jours.)

      Mais nous n'en étions pas encore là... Je m'étais munie d'une petite sacoche contenant mes « devoirs de vacances ». Mon père, en effet, avait cru bon, avant que de me placer au collège de jeunes filles de Thionville, de parfaire un brin « une certaine éducation », et de combler quelques lacunes qui s'étaient creusées passablement pendant que l'école avait fait relâche pour cause de Fliegeralarm remplacée ensuite par tirs à l'artillerie lourde...

      Mon père, depuis qu'il était sans travail, s'était créé toutes sortes de plaisantes occupations : confectionneur de couteaux, dont il façonnait les lames, dans la « petite-cour », à l'arrière de la maison, bouilleur de cru (mais je raconterai cela en détail tout à l'heure)..., coordonnier..., et aussi... maître d'école. Ce faisant, et s'avisant que je devais retourner à l'école en automne, il avait pris conscience qu'une certaine mise à jour serait peut-être bien opportune à mon propos. Dès lors, et sans trop chercher à respecter un programme scolaire (dont il semblait n'avoir aucune notion), il avait simplement copié dans un ancien livre de géométrie les calculs des périmètres et surfaces, et ou volumes de différents corps, tels que : cercles, ellipses, triangles, cubes, sphères, trapèzes, cônes, troncs de cône, tétraèdres, etc., avec jolies figures à l'appui.

      Si bien qu'à 13 ans et demi, j'étais en mesure de fournir le volume d'une sphère, d'une tranche de sphère, d'un tronc de cône, d'une pyramide, et j'en passe - j'avais eu dès lors l'occasion de m'attarder aussi sur les mystère du nombre Pi, à défaut de connaître l'orthographe française, et les bonnes règles de conjugaison ! Toutes choses interrompues en début de guerre. Mon père avait pris, dans le contexte de la géométrie, la peine de m'expliquer (une fois n'est pas coutûme), que le nombre Pi était irrationnel, et que les chiffres après la virgule n'avaient simplement pas de fin, ce qui m'avait beaucoup intriguée !

      J'avais déniché, de plus, au grenier, oubliés dans des caisses et vieilles malles, deux énormes volumes parlant d'astronomie. Je me les mettais sous la dent, en alternant avec toutes sortes de romans dont mon père était friand : brève rencontre - le tigre Akbar - Agnès de rien - entre autres. Ce dernier roman fut pris, d'ailleurs, comme sujet, quelques années plus tard, d'un film avec Paul Meurisse - film qui me déçut, car je ne parvenai plus à y retrouver ce climat de passion souterraine et morbide qui avait fait tant vibrer la toute jeune fille que j'étais alors.

      A 13 ans et demi, je connaissais toutes les planètes du système solaire, y compris Pluton, lequel, de nos jours ne correspond plus aux nouveaux critères que nos scientifiques, compte tenu de l'avancée des découvertes, ont établi pour le classement en « planète ». Je pouvais citer tous les corps chimiques différents, abondants sur telle planète, ou telle autre, et je savais aussi que ces certitudes se basaient sur l'analyse spectrale.

      Par contre, enfin, assise, en classe de 6ème, sur les bancs du collège de jeune fille, aux côtés de fillettes généralement plus jeunes que moi, car sans retard scolaire lié à la guerre, il m'arrivait de commettre des bévues... Ainsi j'écrivis un jour textuellement, sous la dictée de notre prof de français, quelque chose qui devait ressembler à ceci : « La maman dit à sa fille double point ouvrez les guillemets tu es en retard fermez les guillemets ».

      Cela n'avait pour moi pas beaucoup de sens, j'ignorais en effet totalement ce que signifiaient « les guillemets ». Mais je m'étais fabriqué une certaine philosophie plutôt cool : il ne fallait pas toujours chercher un sens dans ce que les profs s'évertuaient à vous apprendre. Ainsi en cours d'allemand, la prof piétinait lamentablement avec des élèves qui ânonnaient ce qui s'appelait « déclinaison », au lieu d'apprendre à parler couramment l'allemand, afin que je puisse avoir en leur compagnie une conversation normale.

      Il y avait aussi le cours de géométrie. J'adorais la prof, mais son cours était au raz des pâquerettes. Du genre : « Pour que deux triangles soient égaux, il faut et il suffit qu'ils possèdent un côté égal compris entre deux angles respectivement égaux ». Il y avait ainsi 3 cas d'égalité des triangles à retenir. Et puis aussi des définitions, telles que celles d'un triangle quelconque, ou isocèle, ou rectangle, ou équilatéral. Un peu simplet, quoi ! Je voyais bien que toutes les élèves copiaient, au fur et à mesure, cela, dans leur cahier. Un beau jour, la prof me demanda,interloquée : « Mais pourquoi ne copiez-vous pas cela dans votre cahier !? ». Etonnée, je rétorquai : « Mais Madame, point besoin de copier, puisque je le sais ! ».

      Je dus réciter « les 3 cas d'égalité des triangles ». Je déclamais tout cela sans la moindre hésitation. A partir de là, je devins le chouchou de la prof de math.

      Par contre, j'étais la bête noire de la prof de français. Elle usait d'un style très particulier en nous parlant, pendant le cours. Les mots s'écoulaient de sa bouche comme de petites perles. J'avais l'impression qu'elle les suçotait avant de les libérer, et qu'ils s'envolaient dans l'espace, un peu comme si, telle une fée autoritaire et magnanime, elle les avait rejetés, transformés en bonbons ou confettis. Cela me subjuguait, et je devais dès lors contempler Melle B d'une certaine façon. Je sentais bien que cela l'indisposait gravement. Pourtant je n'y voyais pas malice. Sa façon de parler me fascinait, et dès lors, à défaut de l'écouter avec attention, je la contemplais avec intensité !

      J'espérais au moins avoir de bonnes notes en rédaction, mais là aussi, souvent, mes efforts s'avéraient vains! Un jour, exceptionnellement, Melle B me contempla avec intérêt, me complimenta, et lut ma rédaction devant tout le monde. Elle me demanda « si l'on m'avait aidée... ». J'avouais que oui : mon père m'avait aidée ! J'étais d'autant plus dépitée qu'il n'avait pas fait que m'aider : en fait, il m'avait dicté, du début à la fin, ce texte, censé traiter le sujet suivant : « Vous êtes un chien. Parlez de votre maître ». Qu'aurais-je pu en dire !? Le seul chien que j'avais eu loisir de connaître était un tout petit mops, avec un gros ventre, des pattes toutes grêles, qui courait plus vite que moi, et qui prenait ma place, parfois, sur le giron de Mémère.

      Un autre jour, nous devions faire une rédaction sur la vie de la basse-cour, à la ferme... Là aussi, qu'aurais-je bien pu raconter !? Je ne connaissais que les lapins que mes parents avaient élevés, en cachette, sur le toît de la gare, à Strasbourg, Les cages étaient cachées derrière une belle coupole en cuivre vert-de-grisé.

      Comme il convenait néanmoins que je me lance dans la bataille, j'écrivis à peu de choses près ceci : « Dans la basse-cour de la ferme, il y avait le coq, qui s'ennuyait ferme auprès de toutes ses poules qui caquetaient, sans parler des oies qui jacquetaient, et des cochons qui couinaient. Aussi, grimpant sur son tas de fumier, il s'arma de courage et prit son envol, franchissant, dans un bel élan, le mur de clôture. Et là commencèrent pour lui une série de passionnantes aventures... »

      Ensuite, je décrivis les passionnantes aventures du coq, lequel, hors basse-cour, se trouvait hélas et bien évidemment hors-sujet.

      Commentaires indignés de Melle B : « Vous moquez-vous de moi, Melle Humbert !? » Je hochais la tête, effarée. Aujourd'hui, je me demande comment j'avais pu, en toute candeur, et sans malice aucune, rédiger cela, sans avoir le moins du monde conscience qu'effectivement, à quelque part, je me moquais du prof ! Je pense que dans mon inconscient, je voulais échapper à la corvée d'écrire pour ne rien dire, et je croyais - naïvement - avoir trouvé là le moyen de respecter la règle du jeu tout en me faisant plaisir. Je ne réalisais pas vraiment, en ce temps-là, que le hors-sujet, c'était « de la triche » !

      A partir de ce jour, outre le zéro pointé qui me fut attribué, les sentiments négatifs de Melle B, à mon égard, atteignirent un point culminant. Si bien que pour la distribution des notes de lecture à haute voix du poème Octobre et son odeur de vent..., (de Anna de Noailles), elle m'avait fait passer première, en ex-aequo avec une autre fille, à la bonne élocution, à la voix hardie, mais qui manquait de nuances. Elle nous avait fait répéter, chacune, trois fois, le poème, guettant dans ma voix une hésitation, un quart de fausse note, quelque chose enfin qui justifierait de me faire passer au second plan. Hélas, je ne pouvais pas commettre de fautes, puisque j'adorais ce poème et en vivais intensément les moindres phases, me berçant de sa musique un brin nostalgique. Melle B n'existait plus. J'aurais ainsi déclamé ce poème, avec un plaisir immense, jusque tard dans la nuit. Melle B le comprit enfin, et avec un visible dépit, stoppa « son test » avant que « ma concurrente » ne se mette à trébucher. Cette fille n'était pas pour moi une vraie concurrente, en fait. L'eusse-t-elle été, que je n'en aurais point éprouvé d'ailleurs de dépit, mais, au contraire, de l'admiration.

      Je restais deux ans et trois mois sur les bancs du collège de Jeunes Filles de Thionville. Puis mon père m'en retira afin que je lui serve de dactylo-réceptionniste-bonne-à-tout-faire dans le bureau des assurances de la Compagnie Gresham, rue Serpenoise, à Metz. Après moult recherches, il avait fini par réussir à se placer-là en tant qu'agent général. Mais n'anticipons pas !

    Mon père s'occupe à la maison :

      Ce n'est qu'en cette période de chômage que j'eus le loisir de contempler mon père, à l'oeuvre, à la maison. Autrement, je ne connaissais de lui que les activités suivantes : prendre ses repas en lisant le journal - fumer la cigarette, la pipe et le cigare - faire la sieste - lire au lit, tard dans la nuit - répondre à ma mère par monosyllabes - critiquer mes timides initiatives - faire le gentil-souriant devant la visite - battre ma mère quand elle l'énervait - dire du mal de ma bonne Mémère - devant d'autres personnes. Rien que pour cela, déjà, il se méritait ma haine cordiale.

      Car Mémère était une sainte femme. Aujourd'hui encore, après tant d'années, à La Toussaint, mes vénérés grands-parents ont toujours droit au modeste hommage de quelques fleurs, et de quelques pensées d'amour.

      Rendu imaginatif par une relative oisiveté, mon père s'était en effet mis à fabriquer des couteaux. Il s'était procuré, je ne sais trop où, des lames d'acier, et les aiguisait sur une meule à eau, dans l'arrière-cour. Il avait confectionné, en bois dur, des manches, et serti la lame dans le manche par je ne sais trop quel système de bagues. Mon grand cousin - qui devint plus tard mon époux - lui procurait du matériel, car il travaillait à « la Karlshütte ». Les aciéries de Thionville-Terville ainsi dénommées, devinrent, par la suite, Lorraine-Escaut, puis Usinor, avant leur fermeture définitive, de longues années plus tard.

      Je dis « mon grand cousin », car, du haut de ses 24 ans, il me dominait de toute sa maturité, réelle. De tout son savoir, aussi. Quasi encyclopédique, je dirais. Il me dominait par son maintien, assuré, bienveillant, circonspect. Par ses airs gentiment moqueurs. De toute sa hauteur de « grande personne », il me dominait. Et j'en devins follement amoureuse !

      En attendant, mon père ne réussissait pas trop mal à créer sa collection de couteaux, laquelle, à défaut de pouvoir être vendue, fit par la suite le bonheur de mon frère, lorsqu'il devint cuisinier.

      Un jour mon père décida qu'il allait devenir bouilleur de cru. Nous étions à la fin de l'été, inactifs, mon frère et moi. Mon père nous délégua pour aller ramasser, au bord des routes, des pommes et des poires, que nous fourrions, chacun, dans notre sac à dos. Une fois, le garde-champêtre nous prit sur le fait - probablement avions-nous pénétré dans un endroit interdit - en bref, il nous courut après en criant - sur ce, nous avions détallé à toute vitesse, et il ne nous rattrapa jamais.

      Les fruits qui n'étaient pas mangés au dessert étaient placés dans une énorme cuve en bois, laquelle servait normalement de bac de rinçage à la buanderie, située près de l'arrière-cour.

      Quelques mois plus tard, mon père décida que la fermentation était à présent suffisante, et il se mit en quête d'un alambic. Apparente bonne idée : il s'empara d'une vieille lessiveuse, et demanda à son neveu (mon cousin) de lui fabriquer, à l'usine, la spirale utile à la condensation des vapeurs, ainsi que de réaliser un joint fiable de cette spirale avec, d'une part, la lessiveuse, et d'autre part, un bac pour l'eau de refroidissement dans laquelle cette spirale se devait de plonger.
      Ma mère s'occupait à entretenir le feu dans la cuisinière. Tout le monde était groupé autour de l'alambic-lessiveuse. Ce fut le suspens. Enfin, très tard en soirée, le liquide, clair, daigna enfin s'écouler, goutte à goutte ! C'était bien « du Schnaps » : de l'alcool, assez concentré, semblait-il. Mais mon père, et mon cousin, en goûtant la mixture prudemment, du bout des lèvres, firent immédiatement la grimace : l'alcool sentait le brûlé. Jamais personne ne pu le boire. Ainsi, 5 litres de ce liquide si méritoirement obtenu ne servirent en définitive qu'aux frictions que ma mère effectua par la suite, de temps à autre, sur ses jambes, « pour faire circuler le sang » !

      Mon père avait simplement oublié que les alambics sont munis d'un double fond, et ne sont jamais fabriqués en tôle galvanisée ! Mon cousin était trop jeune et sans expérience suffisante de ce genre de technique, et n'avait de ce fait pas été en mesure de corriger le tir.

      Mon père, ne se décourageant pas, se mit à me fabriquer des sandales, à partir de vieilles lanières de cuir, entreposées dans une boîte spéciale, servant de réserve. Je parvins même à me les mettre au pieds, mais pas plus d'une journée, car, décidément, elles me faisaient « mal partout »...

      Peu importe : mon père entrepris de se fabriquer une serviette en cuir « genre PDG » à partir d'un ancien modèle sur lequel il greffa deux grosses poches à soufflets, en cuir récupéré. Il appliqua dessus une teinture pour cuir, noire, puis cira le tout, frotta, lustra, et il en émergea finalement quelque chose d'assez élégant, et impressionnant, qu'il balada, des années durant, à bout de bras, lors de « ses tournées » d'agent d'assurances, puis d'agent immobilier.

      Pendant toute cette période de vacances forcées, son humeur, bizarrement, était supportable !

      Entretemps, parfois, en cachette, ma mère me confiait : « Tu sais, il pourrait trouver du travail, ton père, s'il voulait accepter de manier le pic et la pioche ! Mais tu comprends, il est trop fier ! »

      Elle disait cela en pointant la bouche, manifestant ainsi un méprisant dédain. Quant à moi, je ne savais trop qu'en penser... Peut-être bien que moi aussi, si j'avais été un homme, aurais-je été « trop fière » pour manier le pic et la pioche !?


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Bubu
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Messagepar Bubu » 16 nov. 2013, 22:20

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Episode 8 : Derniers jours au collège

    Les bobos, petits et grands

      Peu avant que je ne quitte le collège, je vécus un épisode de ma vie particulièrement douloureux : je me retrouvais avec un énorme régiment de poux se baladant sur ma tête, mes oreilles, mon cou, et mon pull-over. Mon père, interdisant que l'on me coupe mes longues tresses, facilitait de ce fait évidemment la prolifération des bestioles qui me rongeaient le sang en même temps que le moral. C'est en écrasant les poux qui, se battant pour l'occupation du territoire, tombaient sur mon cahier de devoir, que je me rendis compte de la calamité ! L'absence de shampoing, depuis de longs mois, n'avait fait que renforcer leurs rangs. Derrière mes oreilles, mes cheveux, bruns foncés, reluisaient d'une couche brillante et blanchâtre de lentes bien grasses. Une fois débusqués, les poux se sauvèrent dans toutes les directions : sur mes bras, mon ventre. Ils tentèrent d'élire domicile auprès de ma mère, mon frère, mon père, et entre les lattes du plancher. Une bonne partie fut brûlée dans la cuisinière à bois, entre deux feuilles de papier journal. Après une fructueuse récolte au moyen « du décrassoir » (le peigne à poux - lequel, en fait, n'avait jamais, précédemment, servi à autre chose qu'à gratter les croûtes formées par le psoriasis de mon père). En ce temps-là, on était immunisé contre la saleté, et la contamination. On avait des poux, certes, mais pas de rhume, ni d'asthme !

      Enfin, au bout d'un mois, dans la serviette qui me tenait lieu de bonnet de nuit, depuis de longs jours, un beau matin, j'eus enfin le plaisir de ne plus découvrir le moindre cadavre.

      Je m'empressais d'oublier ce fâcheux épisode. Toutefois, les lentes, persistantes, ne furent éliminées que quelques mois plus tard, grâce à la coupe de cheveux que mon père autorisa enfin, après que la nature m'eut transformée en jeune fille.

      Quelque temps plus tard, tous les vingt huit jours, je me retrouvais « très mal ». Vomissant parfois. Le corps gelé. Des torsions dans le bas ventre, dont les ondes se propagaient et me remontaient jusque dans la gorge. Cela dura jusqu'à ma première grossesse. Jamais l'idée ne vint à quiconque de consulter un médecin à ce propos. Probablement aurais-je pu être soulagée. Mais bon, c'était ainsi, nous n'avions pas l'idée. Sans argent, sans sécurité sociale, d'ailleurs, il convenait de survivre « par la débrouille » !

      Un jour, une parente vint nous rendre visite. Coquette, elle disposait, dans sa valise, de plusieurs paires de chaussures. L'une, aux grosses semelles de bois, d'une hauteur non négligeable (entre huit et dix centimètres...), possédait une tige faite d'un tissu gros et raide, d'un joli bleu ciel.

      Je suppliai tant et tant que Pépette - c'était son nom - accepta de me les prêter, pour me rendre au collège, l'après-midi.

      Je m'empressais, pieds nus enfilés dedans, d'aller parader au collège, car il était grand temps que l'on y voit Melle Humbert sous un jour un peu plus agrémenté.

      En fait, je payai plutôt cher cette expérience apparemment anodine : le jour même, en revenant du collège, en plaçant péniblement un pied devant l'autre, je me rendais bien compte que cela frottait et chauffait et brûlait fâcheusement, au niveau talons. Arrivée enfin à bon port, et mettant mes pieds à nu, je constatai les dégâts : ampoules énormes, ouvertes, les deux talons ne formant quasiment chacun qu'une seule grande plaie. Nous étions des endurcis. On n'en mourrait pas ! Toutefois, le soir venu, non seulement cela brûlait et tapait, au rythme des battements de mon cœur, mais un gros trait rouge partait du talon, et montait, se dirigeant vers le genou. Je reçus le traitement de choc. Il consistait à m'envelopper les deux jambes dans des compresses imbibées d'eau oxygénée, le tout recouvert d'une alèse en caoutchouc... et hop : au lit jusqu'au lendemain.

      Je dois dire que les battements cessèrent. Le lendemain, ô surprise : les lignes rouges avaient disparu. Par contre, les pieds et les jambes, devenus tout blancs, présentaient une peau plissée et ratatinée de pommes reinettes oubliées quelques années au fond du grenier.

      Ma peau ne mit qu'une journée à redevenir normale. Mes plaies ? Je ne m'en souviens plus. Probablement que ma chair se reconstitua très vite, puisque la suite s'est effacée de mon souvenir.

    Les vêtements, devenant trop petits

      Toutes les filles, au collège, étaient joliment vêtues. Certaines ressemblant aux actrices que j'avais l'occasion d'admirer sur le grand écran, lorsque mon cousin me proposait, parfois, une séance de « ciné ».

      Comme je ne pouvais plus, sans faire de scandale, revêtir, au collège, mes tabliers-allumettes, lesquels, d'ailleurs, étaient devenus trop courts, Maman usait de certains stratagèmes pour que je ne mette pas toujours les mêmes vêtements. Ainsi, dans un reste de tissu neuf, en flanelle jaune moutarde, tirant un peu sur l'orangé, elle me confectionna un petit chemisier à manches courtes qui me fit bon usage. Elle avait recopié le patron sur le chemisier de la jeune fille qui logeait, avec son grand-père, dans l'appartement du dessus. Il me manquait aussi une jupe, et, à propos d'un autre coupon de tissu, également conservé précieusement depuis quelques années, elle s'en fut demander à la couturière d'en face de bien vouloir « tailler une jupe dans ce tissu », si cela ne la gênait pas. Il s'agissait d'une sorte de toile de laine, très fluide, mais chaude. D'une couleur passe-partout, tirant sur le bleu foncé. Mademoiselle Bauschel s'exécuta volontiers, prenant mes mesures et me taillant une jupe « en plein biais », que j'eus le bonheur de pouvoir porter quelques mois. Ensuite la jupe devint trop courte. Ma mère était très timide pour la coupe des vêtements. Elle dansait autour de la table, hésitait, s'emparait des ciseaux, les redéposait, réfléchissait... Alors, je m'emparais des ciseaux, et tac tac... taillais dans la masse. Je fis une erreur de coupe, une seule fois dans ma vie, et encore, elle fut réparable.

      Par contre ma mère était une couturière soigneuse et infatigable.

      J'eus droit, en ce temps-là, également à un pantalon couleur kaki, taillé dans une couverture américaine. Ce fut un tailleur ami des voisins du dessus qui se chargea de la coupe, et ma mère de la couture. Très vite, il devint trop court et trop étroit de partout...

      Je disposais encore d'un petit chemisier rouge, en toile de coton. Sur lequel, précisément, avait été recopié le patron du chemisier couleur moutarde. Comme tout cela ne me permettait pas d'énormes fantaisies vestimentaires, je m'étais de surcroît taillé moi-même, à partir de trois vieux manteaux de ma mère, une robe trois tons : brun-noisette, brun-foncé, et beige moucheté brun. J'avais utilisé les broderies capitonnées (cela se faisait beaucoup à l'époque) ornant les immenses poches de l'un des manteaux pour mettre le buste de la robe en valeur. Mon père et ma mère contemplaient cela du coin de l'oeil, plutôt sceptiques. Quand tout fut fini (à l'exception du surfil et des ourlets), ils me contemplèrent dans un silence vaguement ahuri. C'était bon signe. Je pus porter ma robe, après que ma mère se soit chargée des finitions. J'en profitais quelques mois, puis elle devint elle aussi trop courte. Et aucun reste de tissu n'avait permis de prévoir un ourlet dans cette robe, laquelle, précisément, avait été bordée d'une ganse pour gagner en longueur.

      Quand j'évoque cette période, au jour d'aujourd'hui, je frémis... Les français sont malheureux ? Maussades ? Découragés par le contexte économique !?

      Vous voulez dire « super-gâtés-pourris », mon cher Watson !

    Sortie du collège pour « travailler »

      On ne peut pas dire que je m'épuisais au travail, celui-ci consistant en différentes tâches que je décris : lever à 6 h 30. Maman me prépare le petit déj. Je pars de la maison à 7 h 20, à une minute près, en plus ou en moins. Je porte jusqu'à la gare (2 km environ) un sac que j'ai confectionné, car nous ne possédions pas de sac adéquat. Il est également en toile de matelas - ma mère dispose d'une grande provision de cette toile. Il est rouge, à rayures beige et blanc - pour changer de mes tabliers. Le train omnibus met une heure environ pour arriver en gare de Metz. Je me rends, toujours à pied, bien sûr, en Chandellerue (6 ou 700 mètres, peut-être). Je referai le parcours inverse en prenant le train de retour vers 16 h 30. Exceptionnellement le train suivant. Je porte dans le sac de la soupe, et un repas à réchauffer sur un petit brûleur à alcool, pour mon père et moi. Le dessert n'existe pas. Ma mère a confectionné le repas la veille au soir. Parfois, nous avons du chou rouge cuit, avec un peu de lard, et des pommes de terre en robe des champs que j'épluche à la dernière minute, et fait frire à la poêle. Parfois du ragoût. En fait, c'est assez varié. Il faut que je fasse attention à ne pas renverser la soupe dans le sac (cela m'est arrivé une fois...). C'est difficile à transporter, mieux vaudrait un sac à dos, mais, pendant cinq années, je n'eus pas le choix. D'ailleurs le sac à dos aurait impliqué trop de chocs donc risques accrus de potage renversé...

      Au bureau, je revêts un nouveau tablier en toile de matelas, mais cette fois il est à rayures beige et blanc (sans rouge... heureusement !). S'il y a des lettres urgentes, je les tape à la machine, avec deux doigts, bien sûr. D'ailleurs les mauvais réflexes d'une dactylo non professionnelle me poursuivent encore aujourd'hui ! Pour être franche, il n'y a pas beaucoup de courrier à écrire, je suis surtout là pour être réceptionniste, au cas où quelques clients auraient l'idée de venir. Mon père va prospecter, comme agent d'assurance, toute la journée. Il revient à midi, pour le repas, et le plus souvent repart, pour rentrer en fin d'après-midi.

      Il m'incombe de balayer le sol (mollement), et quand je le trouve trop sale, je me décide même à le laver. Cette énergie particulière étant en liaison, d'ailleurs, avec les remarques de la propriétaire, Mme D, très gentille dame dont l'appartement est situé au-dessus du bureau, et dont je suis devenue la confidente entre deux clients (rares), et deux lettres (rares également). C'est dire que je suis souvent fourrée chez elle. Nous laissons les portes des paliers ouvertes, et tendons l'oreille, afin de ne pas rater un éventuel client. Souvent, les lundis, elle m'offre une tranche de tarte, que j'avale goulûment, car, je ne m'en rends même pas compte, mais je meurs de faim.

      Heureusement, les cigarettes compensent. Soit je les mendie, dans le train, avec l'air effronté (afin de me faire respecter quand même), soit je les subtilise dans les paquets, nombreux, de mon père, traînant dans ses poches. Une par-ci, une par là, je ne pense pas qu'il les ait jamais comptées... Je ne fume pas en sa présence, car il pourrait se poser des questions : « qui me donne l'argent pour fumer !? » En effet, je n'ai aucun salaire, aucun argent de poche, si peu que ce soit, et, lorsque je ne résiste plus, je subtilise, dans la boîte métallique qui sert de caisse, de quoi aller m'acheter un gâteau à la pâtisserie d'en face (excellente patisserie, rue du Neufbourg). Entretemps, je lis les journaux, car mon père achète beaucoup de journaux. Souvent, donc, je monte chez Mme D, et nous faisons de la couture : je lui coupe des jupes et tuniques, à partir de patrons qu'elle achète, et elle réalise les assemblages. Elle m'apprend à crocheter des napperons en dentelle et à tricoter des gants, ce qui n'est pas évident. Je confectionne pour les gens des gants qu'on me paye le prix de la pelote de laine qu'on m'a fourni. Avec l'argent, je m'achète des cigarettes, ou des gâteaux, selon l'humeur du moment.

      En fin d'après-midi donc, je reprends le train, je suis à la maison vers 6 heures du soir, et, immanquablement, mon repas consiste en cinq ou six petites pommes de terre en robe des champs que ma mère me fait frire, accompagnées d'un œuf (un seul). Une cigarette et du café m'aident à oublier que j'ai encore faim. Parfois, j'ai droit à quelques petits lardons. Le jour où j'avais haussé la voix en demandant « quelques lardons en plus », ma mère avait jeté tout le contenu de mon assiette, d'un coup, dans la cuisinière à bois.

      Je ne parvenais pas à faire monter mon poids au-dessus de 51 kg (pour une taille d'environ 1,66 m pieds nus). Je ne savais pas pourquoi je ne parvenais pas au-delà... Avec le recul, bien sûr, je comprends mieux...

      Parfois, le soir, mon cousin m'offre le cinéma, et à l'entracte, une glace en cornet. Mon père reste à Metz pendant la semaine. A l'arrière du local-bureau, nous disposons d'une petite cuisine, avec un divan. Les WC sont à l'extérieur de cet espace.

      Les premières années, mon père, qui n'a, en ce temps-là, que la fonction d'agent général d'assurance de la Cie Gresham, a peu de rentrées. Une mini-part en revient à ma mère pour l'entretien du ménage et l'alimentation. Mon père n'a jamais rendu de compte à propos de la part qu'il s'attribue, pour ses besoins propres. Le plus souvent, les soirs (c'est un couche-tard), il se rend à l'ABC (place de la Gare), pour jouer aux cartes et discuter affaires. C'est là d'ailleurs qu'il fera la connaissance de sa maîtresse n° 3 (serveuse). La n°2 ne tint qu'une année, et partit en claquant la porte, après avoir surpris mon père en compagnie de sa maîtresse n° 1 (Mme W), venue inopinément de Strasbourg rendre visite à un amant que décidément elle ne parvenait pas à oublier ! Il y eut, au bureau, des cris (c'est Mme D qui me le confia), et aussi de gros coups de griffes (c'est moi qui aperçus la trace des ongles sur les deux joues de mon père, qui semblait être tombé dans la cage aux lions !)

      Il expliqua à tout le monde qu'il était resté coincé dans la portière de sa voiture.

    Ma mère va mendier

      L'hôpital de Beauregard était tenu à l'époque par les chères-soeurs. L'une, celle qui venait régulièrement soigner Mémère de son vivant, s'occupait aussi « des pauvres ». Elle réceptionnait donc les vêtements des plus riches, pour les redistribuer aux plus pauvres. Ma mère n'éprouvait aucun complexe dans son rôle de mendiante. Heureusement pour nous. Il n'était point utile que mon père soit mis au courant, d'ailleurs... Probablement l'aurait-il formellement interdit ! Personnellement, je crois que j'eusse préféré organiser un hold up plutôt que de me retrouver, un seul instant, dans cette situation humiliante !

      Grâce donc, à la main tendue de ma mère, nous disposions de tout un attirail de : petites culottes pour dame, en indémaillable rose ou bleu-ciel... jupons, jacquettes, pulls divers. Certaines choses bonnes à jeter, d'autres tout à fait récupérables. Je m'emparais des ciseaux, et... tac tac... je taillais et remodelais. Ainsi de deux pulls, l'un noir, l'autre rouge, je ressortais un boléro rouge et noir tout à fait portable et surtout... méconnaissable ! Des années durant, je me livrais à ces petites occupations, certains soirs et le dimanche, ce qui fit que je ne me sentais point trop « minable », en bonne société, c'est à dire pendant mes trajets quotidiens en omnibus.

      Lorsque ma mère ne mendiait pas, elle s'en allait faire des lessives auprès des gens riches. En boîtant, elle faisait le trajet Beauregard-Thionville-centre. Elle arrivait chez les gens vers les 8 h du matin, car ils n'aimaient point d'être dérangés trop tôt. Esnsuite, elle frottait, tordait, brossait, à tour de bras. Elle rentrait généralement en début de soirée. Je devrais l'admirer. Pourtant je reste froide. Elle n'avait jamais rien fait pour que je puisse l'aimer un peu. Par contre, j'en voulais férocement à mon père de nous laisser dans cette misère, et de m'avoir coupée toutes perspectives d'avenir.

      Quand ma mère n'allait pas mendier, ou faire des lessives, elle allait « voler chez le père Schléret ». Il s'agissait du voisin du dessus, ancien boucher qui s'était, par la suite, fait embaucher à l'abattoir. Il revenait presque tous les jours avec des bas-morceaux qu'il faisait tremper dans un grand seau d'eau, aux fins de conservation, quelques jours durant. Très peu de gens disposaient à l'époque de réfrigérateurs.

      Ma mère disposait d'une clé adaptée à la serrure de la porte de l'appartement du dessus. Régulièrement, pendant les absences programmées du locataire, elle allait y faire de petites incursions. Le plus souvent lorsque je pouvais lui servir de guetteuse. Elle faisait semblant d'aller pendre du linge au grenier, cachait par dessous la pile de linge une casserole à couvercle, choisisait dans le seau deux ou trois morceaux de viande pour ragoût - pas trop - afin de ne pas attirer les soupçons - les plaçait dans la casserole, recouvrait le tout comme il se doit et repartait comme elle était venue... Il était convenu que je sifflote un petit air pour le cas où... lequel cas - heureusement - ne se produisit jamais ! Je n'étais pas très fière, non plus, de cette complicité forcée - mais dans le contexte où nous étions placés, il ne convenait guère de faire « la fière » ! Grâce à cela, nous pouvions consommer, régulièrement, de la viande.

      Pour nous procurer la graisse de friture, voilà comment elle procédait : je disposais de merveilleux petits jouets que mes grands-parents m'avaient achetés, et qui nous avaient suivis, de déménagements en périples. Car à l'époque, rien ne se jetait. Il existait à Thionville une boucherie chevaline. Le patron était heureux papa d'un enfant en âge d'apprécier de jolis jouets. Maman se rendait tous les 15 jours chez ce boucher, mendiait des os de cheval, et sortait chaque fois l'un de mes jouets de son cabas : « Pour vot' p'tit » , confiait-elle, dans un grand sourire !

      Les os, volumineux, étaient cuits et recuits, de longues heures, dans un immense pot rempli d'eau. Après refroidissement, une graisse toute jaune et un peu molle était décantée et placée en réserve dans un bocal. Elle servait à frire toute chose devant l'être.

      Ce n'est que très lentement que la situation de mon père s'améliora, et que nous eûmes droit, chacune, ma mère et moi, à une « belle prime », pour Noël, avec laquelle nous nous empressions d'acheter des chaussures, et du tissu, afin de nous confectionner des vêtements confortables !


La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER

Bubu
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Messagepar Bubu » 22 déc. 2013, 18:37

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Episode 9 : Quand nous étions malades, sérieusement

    C'était très rare. Ma mère, certes, souffrait du même mal que Mémère : une tendance nette aux ulcères variqueux. Par la suite, je me posais bien des questions à ce propos. Etait-ce lié à un diabète héréditaire - de type 2 - bien sûr ? Pourtant, à l'époque où les ulcères apparurent, sur la fine peau, tendue, rougeâtre et bleutée des chevilles de ma mère, celle-ci, en aucun cas, n'avait le loisir de se permettre des abus alimentaires. A l'époque, les plats industriels, tels qu'ils existent aujourd'hui sur le marché, n'existaient pas encore. Nous ne pouvions nous payer le luxe d'abuser de quoi que ce soit, même pas de pain ou de pommes de terre. Encore moins de pâtes. La question reste donc sans réponse à ce jour. Les« dextro », et autres analyses du sang, en vue de la recherche de glycémie, au niveau du « malade ordinaire », ne se pratiquaient pas comme aujourd'hui.

    Ma mère, qui avait décidé qu'elle ne se retrouverait jamais avec « les pauvres jambes de Mémère », à la place des siennes, s'en fut, assez régulièrement, trouver un spécialiste dermatologue, à Metz. Pour ce genre de chose, elle trouvait l'énergie qu'il fallait pour convaincre mon père de faire « une avance d'argent ». Ce qui n'était que très normal ! Le médecin-spécialiste, le Dr K (un nom polonais), la traitait avec une lampe violette (rayons UV, probablement). Egalement par la prescription d'une certaine pommade. Ainsi, régulièrement, les ulcères de maman, dès le stade d'une tête d'épingles, étaient traités, et le plus souvent guéris très rapidement. C'est à dire en quelques semaines. Le plus douloureux était leur ouverture, d'ailleurs, au stade de « la tête d'épingle ». Ensuite, les tiraillements et brûlures régressaient, surtout en fonction des soins. La peau aux alentours restait rouge, fragile, bleuie, tendue. Très prudente, ma mère protégeait ses chevilles avec moult pansements et bandages, même lorsque tout semblait guéri. Probablement judicieuse précaution, vu le terrain fragilisé et d'évidence héréditaire.

    Personnellement, je ne souffris jamais de ce genre de maux.

    Ma mère prétendait qu'elle marchait trop, se fatiguait trop. Le spécialiste lui avait dit : « Madame, placez souvent vos jambes en hauteur ». Ma mère, travailleuse infatigable, n'avait placé « ses jambes en hauteur », peut-être que deux ou trois fois dans sa longue vie. Même pendant les repas, je ne la vis jamais assise... Pourtant, en suivant cet ordre d'idée, Mémère, par comparaison, se fatiguait beaucoup moins. Peut-être ne bougeait-elle pas suffisamment, même. Où se situe l'exacte mesure !? Peut-être entre les deux ? Toujours est-il que le corps humain étant construit pour le mouvement, je vois mal comment celui-ci, même intense, pourrait nuire à la bonne circulation du sang. Ma mère ne faisait du surplace (préjudiciable à la bonne circulation), que pendant les repas, debout, devant nos assiettes, une cuillère de soupe à la main, et une louche dans l'autre main. Autrement, le trottinage était perpétuel. Mon idée est que si Maman avait été sédentaire, c'eut été bien pis...

    Un beau jour, en allant faire ses lessives, par tous les temps, cahin-caha, depuis Beauregard jusqu'à la rue Albert 1er, elle dut prendre sérieusement froid, car je me souviens qu'elle resta alitée quelques jours, et que, quand elle toussait, le bruit faisait peur. L'idée ne nous serait pas venue d'appeler le médecin, nous n'avions pas d'argent. Et n'étions dans aucune caisse d'assurance maladie.

    Il existe des gens qui, insupportables dans la vie ordinaire, deviennent gentils comme des agneaux, une fois sérieusement malades. Ma mère, c'était plutôt le contraire. Je n'oublierai jamais ses exigences hargneuses pendant ces quelques jours où dura cette sorte de pneumonie, et où elle décida de me garder à la maison, pour confectionner les repas à sa place. Mon père, donc, ces jours-là, dut s'en aller au restaurant...

    Quant à moi, je savais juste faire cuire des œufs sur le plat et omelettes. Et réchauffer les plats déjà prêts. J'appris, du coup, à agrémenter les oeufs de pommes de terre rôties. Je n'ai pas mémoire d'avoir raté ces plats, confectionnés avec un manque évident d'enthousiasme. L'on m'indiquait d'ailleurs exactement le moment où il convenait de remuer le tout, de couvrir, et - ou - de réduire le gaz. Par ailleurs je me souviens avoir passé mon temps à fabriquer de la tisane, toujours trop chaude ou trop froide, et d'avoir entendu à ce propos de fort grincheuses lamentations à longueur de journée. La nuit, Maman me laissait dormir... heureusement !

    Quant à moi, outre mes douleurs fort gênantes le premier jour des règles, plus ou moins tous les hivers je me tapais, ce qu'on appelle « une bonne bronchite ». Là encore, bien sûr, pas de médecin, cela devait « passer tout seul ». Et « ça passait tout seul ». J'ignore totalement si c'eut été plus rapide et moins douloureux avec sirop que sans sirop. Mais les raclages de gorge, et étouffements, les nuits, étaient fort pénibles. Ma mère se levait, et m'apportait de la tisane au miel et rhum, avec une aspirine. Et c'était reparti, bon pour le service, jusqu'au prochain hiver.

    Un épisode particulier marqua toutefois mon adolescence, pendant cette période d'après-guerre. Un jour, dans notre journal, je lus un article qui m'impressionna. Mon père, en effet, achetait différents journaux, tous les jours, à défaut de nous approvisionner en nourriture suffisante. Et l'article en question faisait appel à la population d'une certaine tranche d'âge, pour une vaccination obligatoire, au dispensaire, contre la paratyphoïde. J'entrais dans cette tranche d'âge, et sans l'ombre d'une hésitation, avec la totale approbation de mes parents qui faisaient « comme tout le monde » - et ne discutaient pas du pourquoi et du comment - je me rendis au dispensaire « pour la piqure ». Je me livrais à la seringue sans le moindre état d'âme - et - pour cette première injection - effectivement - aucun symptôme pénible ne se manifesta. Je ne cherchais nullement à savoir en quoi consistait cette paratyphoïde. En fonction de sa dénomination, il devait s'agir probablement de quelque chose qui ressemblait d'assez près à... la typhoïde, bien sûr !

    En toute sérénité, je me rendis, quelques semaines plus tard, dans les délais préconisés, au dispensaire, afin de subir la deuxième injection... Mal m'en prit !! De retour , je m'installais à table pour prendre mon petit repas. En l'espace de quelques secondes, je m'affaissais sur ma chaise, bras ballants, à moitié évanouie, dans un état de malaise indescriptible, qui me coupa toute possibilité, d'ailleurs, de l'exprimer par des paroles ou des cris. Maman, et cousin-Roger, venu, lui, nous rendre visite ce soir-là, me portèrent au lit, toute habillée. Je me souvins d'un état de torpeur, toute la nuit, et de douleurs lourdes et sourdes dans l'omoplate et le bras gauche. La partie gauche du corps était abominablement douloureuse. Je me recroquevillais, dans le lit, appuyée sur le côté droit. Tôt le matin, sans discuter, je me levai, titubant, pour prendre le train, et apporter notre repas au bureau. Je n'avais rien pu absorber au petit déjeuner. Ne pouvant plus remuer mon bras gauche, toujours aussi crampé et douloureux, je portais le sac à provision, tout le temps, du côté droit, alors que dans les conditions normales, j'alternais, régulièrement, car la trotte n'était pas négligeable, depuis Beauregard jusqu'à la gare de Thionville. Certes, le tramway, bien pratique, existait. Mais pas pour les fauchés... Dans le train, je me souviens, je m'étais fourrée dans un petit coin, heureuse que l'on puisse m'oublier, moi, ma mine avachie, et ma crispation douloureuse qui n'en finissait pas. Dans l'arrière-bureau, je me couchais sur le sofa, sans complexes. Aucun client ne s'étant pointé ce matin-là, je bénis le sort qui me permit au moins de rester allongée, sans avoir à mimer, devant autrui, un bien-être que ma pauvre mine eut totalement démenti. Mon père, partie en tournée, ne sut jamais rien de l'épisode. A midi, il se mit à table, j'avais réussi à réchauffer la préparation de ma mère, et je parvins à manger un peu.

    Je dormis mieux la nuit suivante. Quand vint le moment d'aller me faire administrer la troisième injection, très catégorique, je refusais de me rendre au dispensaire.

    Depuis, je reçus, à différentes occasions, diverses injections, certes. Vaccinations contre le tétanos, en particulier... Aucune n'engendra les inquiétants symptômes décrits précédemment.

    Je ne suis toujours pas vaccinée contre la grippe engendrée par l'ancien virus muté en nouvel agresseur dénommé H machin ou je ne sais trop quoi... Question de choix personnel - ça se discute.

    Depuis plus de 20 ans, aucune grippe ne s'est pointée pour moi à l'horizon. Actuellement, je souffre juste d'une bonne bronchite. Ce sera très passager. Et ce n'est pas elle qui va me faire changer d'avis.


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Bubu
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Messagepar Bubu » 17 janv. 2014, 17:38

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Episode 10 : Moi et les hommes

    Je les détestais tous, en bloc. Une seule chose en tête, ces mecs : le baisage. Comme disait ma mère : tous des cochons.

    Mon père était l'exemple type « du salaud fini ». Il ne se fatiguait d'ailleurs pas pour me détromper... Quand nous étions gosses, je me souviens, je me revois, en train de pleurer, sous la table de cuisine, à côté de mon frère, tous deux terrorisés. Oh, nous étions encore à la gare de Berthelming, je visionne encore l'immense cuisine carrelée, au premier étage, la grande fenêtre, l'escalier de pierre...

    J'avais cinq ans. Mon frère dix huit mois de plus. Il y avait eu un bruit infernal. Mon père, d'un coup sec, avait tiré la nappe blanche de dessus la table, et avait projeté tous les aliments, le civet de lièvre, nos assiettes plus ou moins remplies, les verres, les couverts, la carafe d'eau, la bouteille de limonade, à même le sol. Ma mère pleurait et ramassait le tout. Nous restions toujours sous la table, apeurés. Mon père, ensuite, était parti, je crois, faire sa sieste. Quand il travaillait de nuit, il était encore plus insupportable que d'habitude. Pourtant, il n'avait jamais bu une goutte d'alcool. Il n'aimait pas. Plus tard, ma mère m'avait raconté comment les choses s'étaient passées, exactement. Comme elle constatait qu'il n'avait pas beaucoup eu l'air de priser son civet de lièvre (c'était une remarquable cuisinière...), elle lui avait demandé : « Tu veux encore un morceau de civet ? ».

    Il avait dit non. Un peu plus tard, elle avait cru bon d'insister : « Tu ne veux vraiment pas encore un morceau de lièvre ? ».

    Il avait dit non. Un peu plus tard (c'est vrai qu'elle était un peu agaçante), elle répéta la question... Et là, hop, il fit tout valser en bas de la table, et cela se passa tellement vite que nous, les gosses, ne savions même pas ce qui arrivait : nous nous étions retrouvés, en train de pleurer et crier, sous la table ! Balayés-là comme par un ouragan.

    Jamais je ne m'étais plainte de mon père à quiconque : ma mère, pour moi, n'était pas une amie. Elle était consciente des choses, et, parfois, me plaignait : « Heureusement que tu as Pépère et Mémère, disait-elle ». A mes grands parents, je ne disais rien, pour ne pas leur faire de la peine. Quant à mon frère, pas question de me plaindre auprès de lui : les rares fois où mon père lui donnait une fessée - quand cela arrivait - j'y avais droit, moi aussi, sur la lancée - ces rares fois confortaient surtout mon frère dans l'idée que c'était lui le chouchou, et moi la souffre-douleur. Bien sûr, on peut penser que ce sentiment d'injustice que j'éprouve est très fréquent, et le plus souvent induit par une certaine jalousie, justifiée ou non. Pourtant l'idée ne me viendrait pas de dire de ma mère qu'elle fut injuste. Elle subissait tout, faisait son devoir d'épouse et de mère en silence, nous aimait juste « bien », mais jamais je n'aurais eu l'idée de me plaindre qu'elle fasse des faveurs à d'autres, et en particulier à mon frère, plutôt qu'à moi.

    L'autre fois, je jouais aux échecs avec mon frère. Toute ma vie, je l'avais fui. Je lui avais toujours gardé rancune des faveurs de notre père, lesquelles d'ailleurs s'étaient poursuivies des décennies durant... Sous d'autres formes. Et puis, finalement, mon frère et moi, nous étions retrouvés les deux seuls survivants de la lignée. Plus de cousins-cousines à l'horizon. Tous passés de l'autre côté du chemin. Pour l'échange des souvenirs, il n'y avait plus que nous deux. Et c'est ainsi, tout au bout de nos vies, que, curieusement, nous avions commencé à nous apprécier, à défaut de nous aimer tendrement. Ce n'était déjà pas si mal !

    De longues heures, parfois, il nous arrive de répéter, à tour de rôle : « Et tu te souviens, la fois-là, où tu avais volé la grosse pomme, par terre, sur du papier journal, dans la salle de bain !? Je t'avais dis : « Non, Paul, il ne faut pas ! ». Et toi tu avais répondu : « Oh si, va, on va partager, chacun la moitié, ils ne sauront pas ! ». Alors j'avais cédé…

    Et nous avions dégusté, part à deux, la grosse pomme rouge, succulente.

    Sur ce, lui, en riant : « Du coup, la maman vit qu'une pomme manquait. Indignée elle nous questionna. Puis le dit au père, et lui, haha ! Oh, Simone, la bonne raclée, à tous les deux, sur les fesses ! Mais je dois dire, tu la méritais moins, mais c'est toi qui reçus la plus forte ! Curieux, quand même : c'était tout le temps comme ça ! ».

    Je restai fort étonnée de cette sincérité. Presqu'au bout de sa vie, mon frère, qui disait cela.

    De cette façon simple. Il l'avait donc ressenti - lui aussi !

    Pour m'aider à penser du mal des hommes et du sexe opposé, certes, mon père était l'exemple idéal. Mais la liste s'allongeait, au fur et à mesure de mes expériences. Il y avait tout d'abord « mon bon Pépère », devenu veuf, qui, ne pouvait accepter la solitude, et l'absence de femme, à soixante et onze ans. Il s'était choisi une « gouvernante » avec laquelle je l'avais surpris, quasiment, « en flagrant délit de... ». En réalité, je lui aurais bien pardonné « la chose», mais il avait eu l'extrême maladresse de me dire, regardant « la mère Dupont » (c'est ainsi que nous la dénommions derrière son dos), de me dire, d'un air amoureux : « Tu vois, c'est ta nouvelle Mémère » ! Je n'avais jamais digéré. Il avait, comme un grand gamin, déchiré ma belle image de Pépère et Mémère, indissociables, dans mon cœur, pour l'éternité !

    C'est ainsi, nous sommes tous, à ce propos, de grands égoïstes. Pépère avait soigné Mémère, de longues années. Il avait renoncé à tous les plaisirs d'un homme bon vivant, en dernier faisait les lessives, le ménage. Toutes les courses, bien sûr ! Il l'aidait à s'habiller, se déshabiller, lui apportait tout l'attirail des potions et pansements, pour ses jambes si mutilées. Mémère préparait juste les repas. Pourquoi ne pas accorder à Pépère, dans mon cœur, ce petit plaisir, et cet apaisement, tout au bout de sa vie ? Oh, certes, je ne le montrais pas... mais, par la suite, je l'embrassais du bout des lèvres, et n'avais plus jamais évoqué son image avec cette belle tendresse de ma petite enfance. Alors que fillette, je me jetais dans ses bras (ses grands bras, comme dans la chanson…!), et lui commandais : « Pépère, serres-moi tout fort pour me montrer comment qu' tu m'aimes ». Alors, il me serrait, un peu. Déçue, je grondais : « C'est pas assez fort, Pépère, il faut que tu m'aimes plus ! ». Il me serrait encore un peu plus ! Je grondais encore : « Plus, Pépère, faut qu'tu m'aimes plus !! ». Alors, penaud, il rétorquait : « Je n'peux pas, sinon j'vais t'casser ». Et moi, implorant : « J'veux qu'tu m'casses, Pépère ! ».

    Il y avait bien sûr, aussi, tous les bonhommes, plus ou moins bien ou mal élevés qui, dans le train, quotidiennement, en racontaient « des vertes et des pas mûres », qui ne m'amusaient guère. Souvent, d'ailleurs, je faisais scandale. Exprès. Je me défoulais, dans cet endroit neutre, de passage, et ainsi me consolais, en partie, d'une adolescence sans joie et sans perspectives. Et hors d'un cocon familial qui, depuis la mort de ma bonne Mémère, n'existait plus.

    A la maison, les soirs, et les dimanches, je me fabriquais des vêtements nouveaux à partir des affaires données par la chère-soeur de l'hôpital de Beauregard, chez qui ma mère allait régulièrement mendier « des habits ». Il y avait de tout, dans ces paquets de vêtements : des culottes de femmes, en indémaillable, des jaquettes, des chemisiers, des jupes, des pantalons... pas toujours au tip top de la mode, mais, comme le disait ma mère : je coupais, taillais, et arrangeais ça « artistiquement ». Je dépersonnalisais, et repersonnalisais à ma façon. Le plus souvent, je m'habillais « à la zazou ». Façon provocante de la jeunesse de l'époque : pantalon raccourci de 10 cm, et dépassant par-dessous, chaussettes à rayures multicolores - pas question de les acheter, donc je les tricotais... essentiellement dans le train, une heure à l'aller, une heure au retour.

    Comme mon père, depuis que j'étais indisposée, avait décidé que j'aurais droit à une permanente, je me baladais avec des cheveux frisés, genre mouton, qui me faisaient, autour de la tête, une énorme toison, brun foncé, agrémentée d'une « chienne » (frange de l'époque), jusqu'au ras des sourcils. Dans le train, on m'appelait « la Miss ». Ou carrément « Mistinguette ». Ceux qui essayaient de m'embrasser en douce - jeunes ou vieux - recevaient carrément une bonne claque. Personne ne savait s'y prendre pour me faire la cour romantique dont je rêvais en secret. Ou ils se jetaient sur moi pour m'embrasser, à la hussarde - ou ils me donnaient rendez-vous, pour un souper fin, d'un air lubrique - l'un m'avait demandé : « Est-ce que tu m'aimes ? », lors de notre deuxième rencontre - un jeune militaire, chevalier servant portant ma valise, s'était arrêté devant un bureau de tabac, et m'avait dit : « Tu m'attends - j'en ai pour 2 minutes, j'vais acheter des capotes ». Un autre qui me ramenait du bal, sur sa moto, m'avait abandonnée au milieu de la nationale, au milieu de la nuit, car je lui résistais froidement, puis était revenu en trombe, m'avait embarquée, ramenée devant ma porte, et était reparti, sans un mot, probablement écoeuré de la gente féminine, à tout jamais.

    Un seul trouvait un peu grâce à mes yeux. On va le nommer Mouss. Il était arabe. A l'époque, dans la région, c'était très mal vu. Bonne raison pour que je m'affiche avec lui. Il était gentil, doux, et amoureux fou. Quant à moi, toujours froide, je le tolérais, sans jamais rien lui promettre ou lui accorder. Sauf de me payer le restau, le soir, en rentrant, depuis la gare. Où il m'attendait parfois. Je me rendais compte, là, seulement, que j'avais une faim de loup. Nous nous rendions au Crocodile, rue de Paris, et je commandais par exemple pour moi : 2 artichauts - des asperges en vinaigrette - truite aux amandes - œufs mimosas. Et 3 desserts (trois !), dont au moins un qui devait être un gâteau à la crème. Mouss me contemplait, ne mangeant presque rien, d'un œil attendri. Je lui demandais : « pourquoi vous ne mangez pas !? » ( à l'époque, on ne se tutoyait pas aussi facilement qu'aujourd'hui). Il me répondait : « J'ai plaisir à vous voir manger ». C'était un simple ouvrier. Tout ce qu'il y a de plus honnête. Il aurait mérité mieux que cette demi-garce qui ne pensait qu'à se faire payer le restau. Et n'avait jamais eu l'intention de lui accorder quoi que ce soit d'autre qu'un remerciement gentiment amical.

    Ce n'étaient certes pas ces repas, à un rythme plutôt espacé - une fois par mois dans le meilleur des cas - qui risquaient de me faire grossir. Parfois je me pesais - il y avait un pèse-personne, à la gare - à moins que ce n'ait été un pèse-valise ? Régulièrement, le poids oscillait entre 50 et 51 kg. Je trouvais que c'était bien trop peu. Effectivement, ce l'était, trop peu. Mais où donc aurais-je pu puiser les calories utiles !? Et à l'époque, la maigreur était plutôt mal vue... surtout au niveau des seins !

    N'empêche que je parvenais, à défaut de briser beaucoup de cœurs, à me faire convoiter par certains. Ce dont, fièrement, je me vantais, à la maison, en compagnie de ma mère, et d'une de ses copines, et à nous trois, nous nous tordions de rire.

    A vrai dire, derrière cette façade de gaieté un peu forcée, j'étais triste. Triste de ne pas être assez aimée de mon cousin Roger. Cet homme qui me traitait toujours avec une gentille condescendance, en disant : « Bonjour, charmante cousine ! ». Il venait souvent à la maison, juste pour boire un café chaud, et faire ses mots croisés. Il m'emmenait parfois au cinéma. Il me prenait la main, dans l'obscurité. Passait son bras autour de mes épaules. Me faisait plein d'attouchements interdits par la morale - ne les justifiait jamais - d'aucune façon - me parlait de ses « ex-maîtresses ». Je croyais bien sûr tout ce qu'il me racontait - et c'est ainsi que je devins sa maîtresse - sans serments - gages d'amour- ou quoi que ce soit. Comme si tout cela faisait partie des choses naturelles de la vie. Je ne savais jamais quand cela lui toquerait de passer à la maison. Et, des années durant, il y vint, sans jamais rien programmer. Peut-être en fonction de la configuration astrale. Un jour, il proposa, par jeu, que nous fassions un concours pour écrire, chacun, un poème. A l'époque, j'étais peu douée. J'étais fan d'un certain acteur, vieillissant, il s'agissait de Louis Salou. Alors, j'avais ingénument écrit :

    « Je me demande si je t'aime
    Ou serait-ce Louis Salou ?
    Ou peut-être que j'ai de la peine ?
    De trop penser à toi, mon loup ? ».

    Je le lui avais lu, fièrement, avec une petite timidité dans la voix, il y avait eu un silence un peu lourd. Et puis, il avait jeté, négligemment : « Si cela devait être le cas, je ferais ma valise, et foutrait le camp ».

    Ma mère, le nez dans ses casseroles, oeuvrait par ailleurs. Un ange passa. Plus jamais je n'effleurais le sujet avec « cousin Roger ». Mais vraiment plus jamais. Même après... cinquante ans de mariage !

    L'autre jour, j'ai lu le livre qu'a écrit Line Renaud, sur sa vie, sa carrière, et ses amours. Cette femme, qui chantait Ma-cabane-au-canada, auparavant, je l'avais parfois méprisée, pour ses chansons à l'eau de rose. Mais cette lecture fut pour moi une révélation. Line était à 100 lieux de ressembler à cette chanteuse qui faisait pleurer dans les chaumières. Femme de tête, d'action et de coeur, elle fait dans son livre le récit de sa liaison avec Loulou Gasté - à cette lecture, j'ai été saisie de cette ressemblance des situations : Loulou qui l'aimait bien, Line. Roger qui m'aimait bien, lui aussi. Elle était traitée avec une condescendance gentille, comme une petite fille. Lui avait d'autres maîtresses, dont il ne se cachait pas. Il coucha avec elle une fois, presqu'en passant. Puis l'oublia. La logea ensuite chez lui, parce qu'elle était trop mal logée ailleurs. La côtoya de longs mois, sans jamais la voir, vraiment. S'occupait de sa musique, des représentations de Line, était pour elle un professeur impitoyable. Et la traitait avec une absence totale de romantisme. Line ne s'en plaignit jamais. Sauf, peut-être, implicitement, dans cette biographie.

    Tout comme moi. Je ne m'en plaignis jamais. Sauf, peut-être, implicitement, sur cette page.

    Pourtant, un jour, bien plus tard, Roger chéri m'avait tenu mes deux mains dans les siennes, me les avait embrassées doucement, et m'avait implorée : « je te demande pardon ! ».

    Dans le train, parfois, plutôt rarement, certes, il m'arrivait de faire aussi d'intéressantes rencontres.

    En particulier, un certain lieutenant de réserve, de 30 ans mon aîné. Marié, père de famille, il travaillait à l'intendance militaire, à Metz, habitait Florange, et faisait la navette, assez régulièrement, dans le même omnibus.

    Une première fois, j'aperçus cet homme, marchant devant moi, de dos. Je restais saisie. Je crois que je me mis à trembler, intérieurement. Il émanait de lui une sorte d'énergie mystérieuse, fière, tonique, qui me laissa sidérée. Je serais tentée, quasiment, de parler de coup de foudre. Toutefois, par la suite, je fus toujours consciente qu'il ne s'agissait point d'amour, en aucun cas. Mais d'un énorme béguin. Qui fut très partagé. Qui nous rendit malades, tous les deux, vraiment malades. Le temps d'un été. Je n'oubliais jamais cet été là.


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Bubu
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Messagepar Bubu » 16 mars 2014, 12:41

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Episode 11 : La flèche au curare

    Je les détestais tous, en bloc. Une seule chose en tête, ces mecs : le baisage. Comme disait ma mère : tous des cochons.

    La flèche au curare :

      Chaque fois que l'omnibus Metz-Thionville passait, en fin d'après-midi, devant le dortoir des ouvriers de "La Karlshutte", ainsi que l'on dénommait à l'époque l'important complexe sidérurgique qui fut remplacé par la suite par Lorraine-Escaut - puis par Usinor - puis par... rien - chaque fois, je me retrouvais à la fenêtre centrale de mon compartiment, debout, en train de guetter un imperceptible signe de vie : fenêtre ouverte de la chambre de célibataire de cousin-Roger - ou lui-même, sur son vélo, peut-être en train de quitter les lieux - peut-être pour prendre la direction de la rue de Verdun. Puis d'y sonner à notre porte.

      Ainsi, un beau jour, je vis cousin-Roger, pédalant allègrement en traversant la grande place devant le dortoir, avec "la Katy", en amazone, sur son porte-bagage. A 13 ans 1/2, j'avais eu le coup de foudre pour cousin-Roger. Mais là je crois que Cupidon m'envoya, droit dans le coeur, une flèche trempée dans un poison glacé. A partir de cet instant précis, quelque chose se cassa tout net dans la mécanique complexe qui était la mienne, mécanique qui fait que les humains croient les uns dans les autres, et en Dieu et au diable.

      La Katy, ainsi dénommée, mignonne petite poulette au grand coeur - dans tous les sens du mot - venait de déménager, depuis la rue de Verdun, jusqu'à Florange, pour y abriter sa petite famille, qui s'était agrandie depuis la naissance, récente, de son bébé. Un jour, cousin-Roger, en parlant d'elle, m'avait confié : "Elle ne m'intéresse pas, elle a les fesses beaucoup trop molles !". Rassurée par le ton méprisant qu'il avait utilisé, l'idée ne m'aurait jamais effleurée que les fesses, voire même toute la personne de cette Katy, à la réputation un peu légère, puissent intéresser cousin-Roger, mon amant officieux et non attitré, si peu que ce soit.

      Et là, bien droite, devant la fenêtre centrale du compartiment de l'omnibus Metz-Thionville, je me retrouvai, rigide, le coeur transpercé d'une flèche au curare. Après mon frugal dîner, je sortis, contrairement à mon habitude, faire quelques pas dans le quartier, saisie d'une irrépressible envie de me changer les idées. J'aperçus alors, au coin de la rue, cousin-Roger et Katy-la-légère, tous deux à pieds, cousin-Roger tenant le vélo par le guidon. Je me dirigeai vers eux, lentement, déterminée et glacée. Lorsqu'ils m'aperçurent, ils rougirent de concert. Curieux. J'aurais pensé qu'ils avaient moins de scrupules. Katy, enfourchant le vélo que Roger voulût bien mettre à sa disposition, disparut au loin, et lui-même monta boire un café chez ma mère. Dans la salle-à-manger, où nous avions coutume d'élire domicile pendant que maman vaquait à de nombreuses autres occupations, dans la cuisine, à voix basse, se sentant peu fier, malgré mon silence, ou peut-être bien, justement, en raison de ce silence, Roger crut bon de me confier qu'il avait la ferme intention "de coucher avec Katy". En ceci, il ne rompait aucun lien ou engagement avec moi. Aucune parole n'avait jamais été, entre nous, proférée dans ce sens. Et moi-même, j'étais alors bien trop jeune pour oser, à voix haute, effleurer cette idée. Et aussi bien trop fière pour montrer qu'elle avait une importance quelconque pour moi. Et c'est ainsi que le sexe, occultant complètement toute la magie de l'amour, fut, dans mon coeur, encore un peu plus exécré et méprisé qu'il ne l'avait été auparavant.

      Les jours passèrent, et cousin Roger ne se rendit plus chez Katy. Non point je pense, pour me faire plaisir. Mais parce que, si j'en crois les paroles qu'il prononça sur un ton agacé devant ma mère : "Le mari, décidément, non seulement buvait, mais de plus était d'une jalousie tout à fait déplacée !".

      Et c'est ainsi que reprit notre vie quotidienne. Quand cousin-Roger en avait envie, il passait dire un "p'tit bonjour" au 16, rue de Verdun. M'emmenait au cinéma. Me faisait l'amour dans des coins sombres. Et repartait comme il était venu. Parfois on le voyait trois fois dans la semaine. Parfois il disparaissait quinze jours durant. Je ne posais jamais de questions.
    Cela se corse

      Parfois, le hasard m'amenait à voyager dans le compartiment où se trouvait ce fameux lieutenant distingué qui m'avait tant tapé dans l'oeil, l'année précédente. Selon les wagons, les compartiments étaient plus ou moins séparés, ou non, par des cloisons à mi-hauteur, lesquelles permettaient de tout entendre de ce qui se prononçait à voix haute dans le wagon, à condition que le brouhaha ambiant ne l'empêchât point. Le plus souvent, j'évitais de trop me rapprocher de cet homme qui m'inspirait le respect, mais également une certaine crainte. Peut-être crainte de moi-même autant que de lui, le troublant inconnu.

      Assez souvent, je dois dire, je me retrouvais, au milieu d' une petite troupe d'admirateurs peu embarrassés de finesse. Le plus souvent, je les subissais, d'ailleurs, bien plus que je ne désirais leur compagnie, souvent bon-enfant, certes, mais très peu enrichissante. Je préférais encore tricoter des gants. On me fournissait la laine, et le prix de la main d'oeuvre servait à m'approvisionner en cigarettes, ce qui m'évitait de faucher ma drogue, discrètement, dans les poches bien approvisionnées de mon père. Ou de la mendier, l'air effronté. C'était moins embêtant que de la demander, l'air humble.

      Petit à petit, le lieutenant - on va l'appeler Mr Emme, et on va dire qu'il se prénommait Albert - c'est presque ça - petit à petit - le fringant lieutenant prit l'habitude de me contempler fixement, par au-dessus de la séparation des compartiments. Sans mot dire, pendant que moi-même, mi-ange, mi-démon, faisait les yeux doux aux alentours, ou me moquait des nigauds, hélas nombreux (j'eusse tellement préféré une meilleure compagnie...).

      De fil en aiguille, nous en étions arrivés à entamer des bribes de conversation, mon lieutenant et moi. Plutôt que d'échanger de grandes idées (je n'en avais aucune, d'ailleurs...), nous nous livrions à des joutes oratoires qui faisaient la joie de notre entourage. Je ne manquais pas d'un certain esprit de répartie, et comme je sentais que cet homme m'était infiniment supérieur, de par son expérience, sa maturité, et aussi sa culture, je profitais de ce sens de la répartie, et d'un énorme toupet, pour lui damer le pion. Comme un certain auteur l'avait dit dans un certain roman : « Je sentais son désir rôder autour de moi ». Je dois dire que j'en étais très troublée, et utilisais tous les moyens à ma portée pour le cacher. Je vivais ce trouble comme un handicap. Je luttais de toutes mes forces vives pour le surmonter. Cela m'incitait à accentuer mon petit côté Mistinguette gouailleuse. Qui l'attirait et l'agaçait. Il était conscient de mes efforts pour masquer mon émotion. Cela le flattait infiniment. L'intriguait. Et l'attirait encore davantage. Par-ci, par-là, une petite phrase innocente pour assurer ses arrières. Du genre : « J'aime ma femme et mes gosses. C'est sacré, pour moi ». Parallèlement, il adorait se flatter d'aventures féminines presqu'incroyables : il avait eu pour maîtresses, en Afrique du Nord, un certain nombre de stars de l'époque. Encore aujourd'hui, je crois que c'est vrai. Naturellement, son prestige en était encore rehaussé, à mes yeux. Pendant ces quelques mois que dura notre flirt (comment désigner autrement cette relation curieuse, passionnée, toute en nuance, et totalement platonique ?), ma maturité fit un énorme bond en avant. Précédemment, j'avais beaucoup d'idées toutes faites. Un beau jour, pour essayer de faire contrepoids à ses stars-amantes, je vantais les mérites de certains messieurs. Alors il me demanda tout de go de cesser de l'entretenir de ce genre de choses. Je fis semblant d'en être offusquée : « Et pourquoi donc, s.v.p. !? »

      - Vous ne pensez pas que je pourrais peut-être être jaloux, me demanda-t-il, l'air de l'affirmer ?

      - De quel droit seriez-vous donc jaloux, rétorquais-je, l'air de plus en plus offusquée ?

      Et là, mon bonhomme me toisa de bas en haut, et inversement. Il affirma, ensuite, un brin péremptoire : « Ma p'tite fille, si j'étais jaloux, pour quelle raison voudriez-vous que je vous en demande la permission ! ».

      Je restais bouche bée. Je n'y avais pas pensé.

      Une autre fois, nous discutions des différentes façons d'envisager la vie. Je portais une robe à bandes bleu-blanc-rouge, confectionnée dans un tissu un peu transparent. L'on devinait, par dessous, les formes de « mon jupon ». On appelait cela « une combinaison », à l'époque. Fourniture de la chère-soeur de l'hospice de Beauregard, suite à une nouvelle main tendue de maman. Mon lieutenant fixait obstinément cette modeste petite robe, aux couleurs du drapeau français. Il y mettait une certaine ostentation. Alors, pour m'en moquer gentiment, je proposais - à propos des différentes façons d'envisager la vie - :

      « Vous voyez peut-être la vie... en bleu - blanc - rouge... et puis en rose !? »

      Le jour-là, j'avais fait échec et mat.
    J'ai un béguin fou... !

      Nous nous arrangions tacitement pour nous retrouver, le plus souvent possible, seuls, dans un compartiment. Un jour, je me tenais à nouveau debout devant la fenêtre centrale, car bientôt nous allions passer devant le fameux dortoir. Albert (que je ne nommais jamais par son nom, d'ailleurs) se tint debout à mes côtés, et, faisant semblant d'en rire, posa sa main sur ma hanche. Elle me brûlait, littéralement. Je fis de sérieux effort pour réussir à prendre un ton dégagé :

      « Enlevez cette main, s'il vous plaît » ! Il avait dû percevoir un petit tremblement dans ma voix, et affirma, l'oeil conquérant : « Vous avez peur, n'est-ce pas !? »

      J'avalais ma salive, faisant mine de rien, et rétorquai d'un petit ton supérieur : « Allons donc, je tiens à conserver mes formes, si c'est ce que vous voulez savoir... »

      Le charme était rompu. Il n'insista pas. D'autant plus qu'arrivée en face du fameux dortoir, je fis ostensiblement un pas de côté, pour m'éloigner du personnage un peu entreprenant. Lui-même était implicitement au courant, pour cousin-Roger : sans savoir rien de précis, il sentait qu'entre Roger et moi, c'était sérieux. Du moins en ce qui me concernait. Même si je m'étais abstenue de véritables confidences, un petit mot par-ci, une petite moue par-là, avait permis à l'observateur attentif qu'il était de se faire une certaine opinion. Je sentais qu'il était à ce propos très jaloux. Jamais, pourtant, je n'eus l'idée de me servir de Roger pour aiguiser une jalousie que je sentais prête à s'exacerber. Sans le dire jamais, cousin-Roger pour moi, faisait partie d'un autre plan de l'espace.

      Je ne peux trouver de mots pour décrire le pouvoir d'envoûtement de cet homme.

      Je me souviens : un jour, il s'accroupit à mes pieds, me saisit les genoux, par l'arrière, resta un moment ainsi, le regard vague, et affirma brutalement, regardant à quelque part, dans le ciel : « J'ai un béguin fou ! ».

      A qui s'adressait-il !? A moi, par ciel interposé !? A quelqu'un d'autre, par moi interposée !? Je sus que cela s'adressait à moi, avec l'air de s'adresser au ciel. Un ange passa. Le silence devint lourd.

      Et puis nous avions parlé d'autre chose.

      Une autre fois, nous cheminions ensemble en sortant de la gare, nous étions en juin, le soleil, en cette fin d'après-midi, tapait encore fort. Il s'épongeait le front. J'aimais le contempler du coin de l'oeil. Un front buriné par le soleil d'Afrique. De beaux cheveux, presque noirs, encore. Très plats. Coiffés en arrière. Parfois un chapeau kaki à curieux bords un peu étroits. Ce jour-là, il proposa de m'offrir un verre... La température le justifiait tout-à-fait. J'acceptai.

      Et là, curieusement, l'ambiance aidant, peut-être, je me mis à lui confier pas mal de choses à propos de ma vie de pauvresse : mon père coureur - ma mère qui laissait faire, sans chercher à redresser la position, et qui, par ailleurs, s'échinait à « faire des lessives » pendant que lui jetait l'argent par les fenêtres… Moi qui tricotais pour me payer mes cigarettes, qui voyageais sans un sou en poche - et qui chaussais exprès des socquettes à bandes rouges, vertes et jaunes, car je préférais passer pour zazou (ainsi dénommait-on les jeunes révoltés de l'époque), plutôt que pour une pauvresse !

      Il tombait des nues. Me tenait les deux mains dans les siennes, et essayait, apaisant, de me raisonner : « On ne doit jamais juger ses parents »... En même temps, je sentais bien que mes confidences directes et inattendues, l'attendrissaient. Il me voyait sous un autre jour : je n'étais plus, simplement, la belle fille provocante, intelligente et fofolle. Derrière cette apparence frivole se cachait quelqu'un d'autre. A prendre en compte.

      Le jour-là, je rentrais à la maison, étrangement sereine. Naturellement, la première chose que je claironnais aux alentours : « Mon vieux m'a payé un pot, c'est la raison de mon retard ! ».

      Cousin-Roger me jetait, ces derniers temps, de drôles de regards. Un peu fixes et interrogateurs. Je lui avais confié que je souhaitais, avec lui, une petite pause, pour mieux voir à l'intérieur de moi. Et à lui, à lui seul, j'avais confié mon trouble extrême, à propos de cet homme qui occupait, au moins dans ma tête si ce n'était dans mon cœur, une place de plus en plus importante. A partir de là, parfois, Roger se pointait à la barrière de sortie de la gare, à Thionville. Je l'apercevais de loin, et disait à « mon vieux » : « Excusez-moi, il faut que je vous laisse ». Et je sentais « Alexis » en train de réprimer un intense réflexe de dépit et de mauvaise humeur, qui laissait voir « le bout de son nez sous la cuirasse » ! Flattée ? Non, à propos de cousin-Roger, je n'en étais pas vraiment flattée. Un peu effrayée, plutôt.

      Cousin-Roger était celui que, dans tous les cas, toujours, je me devrais de ménager. Comme si, par rapport à lui, j'avais proféré, dans le secret de mon âme, devant Dieu, ou Allah, ou Bouddha, un serment spécial.


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Messagepar Bubu » 13 avr. 2014, 20:05

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Episode 12 : « Il m'avait mis le cœur en fièvre - il m'avait enfiévré le cœur... »

    « Vivons heureux, vivons cachés ». J'aurais dû le savoir ! Ma langue trop bien pendue m'avait joué, dans la vie, quelques tours, dont certains... irrattrapables !

    Un beau jour, au bureau, arriva un jeune monsieur, à l'époque chef de rang dans un restaurant proche de la gare de Metz. Entre mon père et cet homme existaient des relations d'affaires dont je ne cherchais nullement à m'occuper. Le personnage me semblait un peu louche, sans plus. Beau, sûrement pas. Intéressant non plus. Mais en tant que simple auditeur de la fofolle que j'étais, il me convenait plutôt bien : toute ouïe, ce monsieur !

    C'est ainsi que, en attendant la venue de mon père, la conversation se fit entre cet homme et moi. Lui paraissait plutôt un peu curieux, et moi, pie bavarde, un mot formant immédiatement le début du suivant, hop, je lui déclamais, le cœur en feu, cette sorte de passion que j'éprouvais pour « le monsieur de l'omnibus Thionville-Metz ». Toutes les qualités que je lui trouvais. Et notre jeu du chat et de la souris, à qui saurait le mieux attraper l'autre !

    Il m'écoutait attentivement, vaguement songeur. Quelle mouche m'avait piquée de lui déballer ainsi mes secrets ? Sur le quai de la gare de Metz, en fin d'après-midi, il se trouva-là, semble-t-il par hasard, et me fit signe, de loin.. Il m'était d'une totale indifférence. Bon, il était là. Alors, tant qu'à faire, je ne vis point de mal à ce qu'il pénètre avec moi dans le même compartiment. Après les confidences que je lui avais faites, c'eut été malvenu de l'en dissuader, et je n'en éprouvais non plus aucune envie, car... je ne réfléchissais pas plus loin que le bout de mon nez !

    Quelques instants plus tard, « mon vieux », ainsi que je le dénommais en secret - et c'est vrai que par rapport à mes 17 ans, ses 47 printemps pesaient dans la balance - « mon vieux », donc, pénétra dans notre compartiment.

    Le matin même, en fait, je m'était retrouvée dans le sien. Souvent, le matin, je l'apercevais dans un autre compartiment, en compagnie de messieurs et demoiselles travaillant probablement aussi à l'intendance militaire. Les matins, curieusement, nous nous ignorions, d'un accord tacite. J'avais senti qu'il n'aimait pas trop être surpris en ma compagnie vis à vis de ces gens. D'habitude, je m'en accommodais. Mais ce matin-là, mal en point, physiquement, et le moral plutôt à plat, d'instinct, j'avais essayé de me rapprocher de lui. Mal m'en avait pris. En compagnie de ses connaissances et amis, il ne m'avait pas adressé un regard.

    Au retour, donc, la situation se présentait quasiment à l'inverse. Je ne jetais pas un regard à cet homme qui occupait une bonne partie de mes pensées. Et comme mon nouveau confident avait passé son bras autour de mon cou, je me gardais bien de le repousser, ne voulant pas faire « cet honneur » à celui qui, assis en face, se mordait visiblement les lèvres. Mon confident improvisé avait compris de qui il s'agissait, et le pourquoi du comment, et, perversement, pendant toute la durée du trajet, me tint serrée contre lui, faisant mine de tourner de l'oeil. Tout ça en fait m'amusait vaguement. Seule avec ce monsieur, je l'aurais bien sûr repoussé. Mais, ne voulant point avoir l'air de ménager mon amoureux torturé, je laissais faire, point vraiment consciente, d'ailleurs, des tourments dans lesquels je le plongeais.

    Quand le train arriva en gare de Thionville, et que je vis sortir mon béguin, raide comme la justice, et la mine sombre, j'eus conscience d'avoir « trop laissé faire ». D'avoir gâché quelque chose.

    Qu'à cela ne tienne. Je m'en fus boire un apéro avec mon confident improvisé, qui devenait légèrement casse-pieds. Il me proposa que nous allions dîner ensemble, le soir, dans un restaurant chic. Imperturbable, j'acceptai. Je ne me posai même pas la question de savoir ce qui pourrait arriver après : après, je me commanderais des artichauts, des asperges, une sole aux amandes, et 2 gâteaux. Et après, bien évidemment, je dirais adieu à mon confident-de-plus-en-plus-casse-pieds-et-qui-de-plus-à-propos-de-mon-vieux-m'avait-quand-même-joué-un-petit -tour.

    Et là, il me proposa d'aller me mettre en robe de soirée - ou, au moins, dans une tenue plus recherchée. Je dis « oui », m'en fut au 16, rue de Verdun, afin de revêtir une robe de soirée improvisée, pendant que lui m'attendait au Crocodile (restaurant de l'époque situé rue de Paris).

    Arrivée à bon port, je revêtis ce que j'avais de mieux - un petit ensemble en crêpe marine à pois blancs, que je m'étais taillée dans du tissu neuf, un jour que mon père avait été particulièrement généreux. Je n'avais pas envie de parler. Je confiais à ma mère : « je crois que j'ai gravement blessé « mon vieux » ! ». Et je lui recontai toute l'histoire. Parfois, je lui confiais ainsi certaines choses. Ensuite, je lui demandais de me préparer mon petit souper : je ne me rendrais pas à l'invitation proposée. J'en voulais à cet homme. Pour avoir provoqué cette scène grotesque. Pour avoir utilisé mes confidences de jeune-fille-un-peu-bébête-et-trop-bavarde pour organiser les choses à sa guise. Et en arrière plan, je sentais cet homme un peu trop malin et pervers. D'instinct, j'avais fini par comprendre qu'il ne faut pas passer la soirée avec n'importe qui...

    Je revis cet homme une autre fois, dans le bureau de mon père, entre deux portes. Il me fit un petit sourire un peu contraint. Je pense qu'il m'avait attendue un bon moment au Crocodile (à l'époque, les portables n'avaient pas encore été inventés, sinon il est probable que, pour rester polie, je lui aurais tout de même envoyé un SMS).

    Ma soirée fut soucieuse. En fait, je n'étais pas très fière de moi.

    Le lendemain soir, voyant que « mon vieux » était parti s'isoler ailleurs que dans notre compartiment habituel, je parcourus la longueur du train d'un bout à l'autre, et, enfin, l'aperçus, et, hop, d'un bond, le rejoignis. Et, totalement inconsciente, lui lançai un grand bonjour. Il me dévisagea froidement et ne me répondit pas. J'insistai, joviale. Et là, j'eus droit à une scène indescriptible. J'en restais pantoise, probablement pâle comme une morte. Je savais que j'aurais pu sauver la situation... mais à quel prix ! Me jeter dans ses bras. Pleurer, dire que je n'avais rien voulu de tout cela, que j'avais été piégée par ce con qui avait joué la comédie, exprès. Que je n'avais pas voulu repousser ce manipulateur, de peur de faire trop plaisir à celui qui, le matin, ne m'avait pas adressé un regard... Intimement, je sentais que la situation ne serait rattrapable qu'en abandonnant là ma carapace. Mais c'était aussi là mon seul moyen de défense. Me découvrir, c'était me perdre. M'abandonner entre ses mains. Je sentais avec acuité que si j'avançais d'un pas, je franchirais une ligne de non-retour. Et, intimement, cet homme me faisait peur. Toute cette aventure, bourrée de non-dits et de passion me nouait la gorge. Et en arrière plan, l'image de cousin-Roger se profilait, mi-ange-gardien, mi-martyr. Je ne voulais pas perdre cousin-Roger, mon amant officieux et mon amour secret. Alors, je me recroquevillais dans mon coin, et serrais les lèvres, pour toujours.

    De loin en loin, je croisais parfois cet homme, sur le quai de la gare. Chaque fois, mon cœur faisait un énorme bond dans la poitrine. A me rendre malade. Je regrettais de ne pas savoir assez bien écrire pour faire comme tous ces écrivains que j'admirais tant : décrire ma passion, afin d'en exorciser les effets maléfiques. Mais à l'époque, j'écrivais mal. Quatre année à ne parler qu'allemand avaient forgé un style peu apte à décrire les nuances selon les canons de la langue française. Je manquais d'expérience, de subtilité et de maîtrise.

    Par la suite, les rares fois où il m'arriva de croiser cet homme, chaque fois, son regard ardent, farouche et haineux me transperça comme un poignard.

    Quelques années plus tard, un jour, je le croisais à Thionville, Place au Bois. Je tenais mon aîné, Jean-Loup, par la main. Il devait avoir 2 ans et demi, peut-être. Alain, le second, un peu plus d'un an, gazouillait dans la poussette. J'étais affairée, soucieuse, enceinte de Michel.

    Je n'étais plus la maîtresse secrète de cousin-Roger, mais sa femme. Nous habitions Place au Bois, au-dessus de la pâtisserie Bauer. La vie n'était pas drôle tous les jours. Trop de travail et de soucis. Trop peu d'argent.

    Mais ce jour-là, je m'en souviens particulièrement, le regard de cet homme, mon ennemi pour toujours, s'était un brin adouci. Une petite lueur de satisfaction au fond de l'oeil. Qui voulait dire : « Vous ne courrez plus le guilledou, ma belle, joliment ficelée comme vous l'êtes-là ! ».

    Et bien bien plus tard, j'appris, par un très curieux hasard, que cet homme avait quitté ce bas monde à l'âge de 72 ans. Lorsque moi-même avait 42 ans. Je crois que si j'avais su où était enterrée ma passion de jeunesse, probablement, j'aurais été me recueillir un peu sur sa tombe.


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Bubu
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Messagepar Bubu » 18 mai 2014, 19:34

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Episode 13 : Brèves et fâcheuses rencontres

    Un jour, la Katy, notre voisine du dessus, nous avait raconté qu'un soldat américain, quelques années auparavant (en 1945 ou 1946, je suppose), l'avait agressée, quand elle rentrait le soir à pied, pour se rendre au 16, rue de Verdun. Il l'avait menacée avec son couteau, et, piteuse, elle s'était laissée faire...

    J'étais sidérée... ainsi, il existait des gens qui « se laissaient faire ». L'idée ne m'en serait pas venue. Je savais bien qu'à sa place, j'aurais tout fait, sauf « me laisser faire » : en fait, j'avais inventé quelques techniques pour contrer mon frère Paul, lequel, se sachant plus fort que moi, dans le passé, avait trop souvent laissé libre cours à une brutalité méchante, laquelle plus d'une fois, m'avait fait saigner du nez ! Depuis, j'effectuais, en cas de menace de sa part, de violents moulinets avec mes bras ainsi projetés à toute vitesse, ce qui avait réussi à calmer ses ardeurs guerrières. Et puis, en grandissant, il s'était transformé en un jeune homme, quasi géant, cuisinier de profession, avec d'autres préoccupations que de tourmenter sa sœur.

    Mais pour ce qui en était de la self défense vis à vis d'un agresseur « pour la petite affaire », lequel vous aurait serré de près, vous aviez plusieurs solutions à disposition : soit il vous restait une main de libre, et vous pouviez dès lors lui enfoncer, sans prévenir, un doigt dans l'oeil. Soit vous n'aviez pas de mains libres, et dès lors il convenait plutôt de projeter violemment votre genou en avant, juste au bon endroit entre les jambes.

    Imparable.

    Franchement, le cas ne se présenta jamais d'une attaque masculine aussi ciblée, et je n'eus pas l'occasion à ce propos d'exercer mes talents de stratèges.

    Par contre, il m'arriva tout de même, dans ma jeunesse, et même un peu plus tard, quelques mésaventures plutôt mémorables...

    Celle qui bat les records : j'étais partie « au bal danser », comme on dit, chez une amie de ma mère, appelons-là Mme Ouhl. Tenancière d'un petit café bar qui marchait plutôt bien, elle y organisait régulièrement des bals, et nous avait demandé si je ne pourrais pas aller l'aider pour le service, à titre exceptionnel, un samedi soir. Le café-bar était situé dans un petit village, à une quinzaine de km de Thionville.

    Normalement je devais dormir chez elle, et prendre l'autobus pour rentrer le lendemain matin. Une fois le rush de fin de soirée terminé, sur le coup de minuit, Mme Ouhl me donna la permission de danser, et ma fois j'en profitais. Cousin-Roger ne m'emmenait jamais danser. La première raison en était qu'il était mal-voyant, sans en avoir l'air. Son champ de vision était rétréci par la rétinite pigmentaire. A l'époque, les effets néfastes de cette maladie de la rétine se remarquaient à peine. Le soir venu, Roger cherchait son chemin, davantage que le commun des mortels. C'était tout, en apparence. Mais dans les faits, ce champ de vision rétréci l'empêchait évidemment de discerner, à droite et à gauche, les personnes qu'il convenait d'éviter de bousculer.

    Donc, pour danser, il s'était, certes, livré à quelques essais, Comme ceux-ci s'étaient avérés catastrophiques, il s'était tout simplement, à ce propos, retranché derrière une réserve digne et ferme.

    Après minuit, Mme Ouhl me donna quartier libre, et un certain jeune homme, blond aux yeux bleus, grand, costaud, plutôt beau, un peu le genre viking, vint m'inviter de nombreuses fois. Je dansais avec un certain plaisir, mais totalement indifférente à ces jeunes gens qui me tournaient autour. Je débarquais de la planète Mars. Le cœur froid. Gelé. Petit sourire de convenance et de principe. Quelques oeillades, juste pour exercer mes talents.

    Pourtant, ce jeune homme insistait pour me reconduire en moto. Je n'avais aucune raison d'accepter, à cents lieux d'éprouver pour lui la moindre attirance. De plus un lit au bon duvet de plume m'attendait dans l'une des chambres de Mme Ouhl. Je déclinai donc l'offre, gentiment. Mais il trouva l'argument : « Vous avez peur, détermina-t-il, vaguement moqueur ! ».

    Il ne fallait pas me lancer ce genre de défit ! Moi !? Peur !? Ah ben !! On allait bien voir !! Et sur ce, je lui dis : « J'accepte ! Vous me ramenez ! ».

    Mme Ouhl hocha la tête d'un air réprobateur. Elle mit dans mon petit sac à dos un bon morceau de lard paysan, en remerciement.

    Et je m'embarquais, au milieu de la nuit, sur le siège passager de la moto. Le mec me prêta son foulard, car, m'apprit-il « le vent soufflait fort quand on filait vite. Puis il se mit à foncer, à cent à l'heure, je pense, brandissant ses bras dans les airs, conquérant, tel un viking. La moto semblait obéir par miracle à son cavalier fou. Je me cramponnais de toutes mes forces à la barre de maintien. Parfois, d'une main ramenée vers l'arrière, il me touchait le sexe, et comme j'avais besoin de mes deux mains pour me cramponner désespérément, je ne pouvais même pas me protéger de cette sorte d'outrage.

    Je ne sais pas combien de temps nous avions roulé, lorsque, au milieu d'une forêt, il décida de s'arrêter. Il le fit, laissa les phares allumés, descendit de la moto. Moi de même. J'avais évalué, d'un coup, la distance de sécurité utile, entre lui et moi, pour pouvoir filer à toutes jambes, m'envolant, entre les arbres, si jamais...

    Il me regarda, déterminé, et me dit : « Embrasse-moi ! ».

    Déterminée, je répondis : « Non ».

    J'éprouvais à cet instant pour lui une détestation immense, réfléchie et glacée. C'est ce qui me sauva, je pense, d'un viol imminent. Le mec avait senti que je ne reculerais pas. Il ne m'attraperait jamais, fugitive, volant par dessus les branchages et les épines. Acculée, féroce, je lui couperais, avec les dents, un bout de nez ou un morceau d'oreille. Sans états d'âme ni regrets.

    Il tenta une ultime menace : « Je te laisse ici, et je m'en vais, si tu ne veux pas ! ».

    Je répondis, glaciale : « Vas-t-en ! ».

    Et il partit.

    Allègrement, j'entrepris de rentrer à pied, bien décidée à faire stopper toute auto qui se serait trouvée à cette heure sur la route. A l'époque, elles étaient beaucoup moins nombreuses qu'aujourd'hui.. Il était environ 3 h du matin, je ne risquais pas de faire beaucoup de rencontres... Au milieu de la route, je dansai presque. De joie de m'être débarrassée de ce viking brutal, et de lui avoir, en plus, fait la leçon. Je marchais, marchais, tranquille. Et, de loin, je vis un phare unique, se dirigeant vers moi à toute vitesse. Et je réalisais qu'il s'agissait du viking. Je n'eus aucune peur. Je savais qu'il avait perdu la partie et qu'il n'en entamerait aucune autre. Il me dit juste : « Viens ! ».

    Je grimpais sur le siège arrière, et il me reconduisit, sans aucun problème, devant la grille du 16, rue de Verdun. Je descendis sans un mot. Il me demanda, ulcéré, de lui rendre son foulard. Ce que je fis. Puis je montais vite me coucher. N'ayant pas la moindre intention de raconter mon aventure à qui que ce soit.

    Et, à l'abri de mon plumon (c'est ainsi que nous dénommions nos gros édredons de l'époque), je me tournai et me retournai dans mon lit, sans fermer l'oeil. C'est là, brusquement, le danger écarté, que la peur, rétrospectivement, me saisit. Une vraie peur panique. J'avais été totalement folle d'entreprendre cette équipée ! Je ne le ferais plus jamais. Il ne fallait pas jouer ainsi avec le feu !

    Je me le tins pour dit, d'ailleurs !

    Bien plus tard, je racontai l'aventure à ma fille. Juste à ma fille. En la sermonnant : « Ne fais jamais ça ! ».

    Elle me dit : « Non, maman, jamais ça ! ». Et quelques années plus tard, elle s'empressa de le faire. Par défi. Avec, heureusement, la même veine !!

    Les hivers froids et les engelures :

    Certains hivers, avec juste aux pieds des chaussures basses à fines semelles, pour moi qui devait évoluer passablement dans le froid, les engelures aux doigts de pied étaient un supplice. Le stationnement dans les compartiments des omnibus n'arrangeaient rien, bien au contraire. Des radiateurs soufflant un air brûlant se nichaient sous les sièges, tout près de vos pieds. Les orteils étaient brûlés par le froid et le chaud extrême. J'essayais bien de m'en protéger en passant une bonne partie du temps, debout dans le couloir.

    Cela commençait dès que mes pieds, sous l'édredon, avaient absorbés suffisamment de bonne chaleur. Nous disposions, en ce temps-là, de bouillottes, une pour placer à l'endroit des pieds, l'autre au niveau du derrière. Un quart d'heure avant le coucher, j'allais me placer mes deux bouillottes aux bons endroits. Maman, par très grand froid, venait de plus me disposer quelques fers à repasser, bien emballés, à différents endroits, sous le plumon. Les fers étaient chauffés, toute la soirée, au coin du feu. Nos chambres n'étaient pas chauffées, et à moins 10, toute la literie avait eu le temps de se geler, elle aussi.

    Au départ, frileuse, je claquais des dents, mais le moment venait toujours où d'horribles chatouillements me faisaient projeter les jambes dans toutes les directions, cherchant dans le lit un coin froid pour apaiser ces sensations si inconfortables qu'elles en semblaient pires qu'une douleur franche. J'aurais voulu m'arracher tous les doigts de pieds, tant je ne savais plus quoi faire pour trouver un peu d'apaisement. Parfois je me relevais, plongeais mes pieds dans l'eau froide, avec une poignée de sel. Mais le soulagement n'était que très provisoire.

    Un jour, ma mère me donna de l'argent pour aller à la pharmacie « m'acheter quelque chose ». Timide, rougissante et effrayée, je m'en fus raconter mes misères à un pharmacien d'une officine située dans l'avenue Foch, à Metz. Le pharmacien était un vieux monsieur. Son attitude fut très rassurante. C'était la première fois de ma vie que je me rendais dans une pharmacie. Il n'y avait là aucun personnel. Comparé à l'effervescence et à l'agitation des pharmacies « ordinaires » d'aujourd'hui, il s'agissait d'un autre univers. On voyait que le monsieur se prenait « le temps de vivre ». Il me vendit deux mystérieuses ampoules dans une boîte aux couleurs tendres. Il s'agissait de Stérogyl. Je crois me rappeler qu'il s'agissait de vitamine A. Pas étonnant que je me sois trouvée en manque de certaines substances indispensables à la vie. Nous ne mangions pas 5 légumes et fruits par jour, ainsi que préconisé actuellement par le moins érudit des diététiciens. Nous mangions juste des pommes de terre, des choux, ou des haricots, ou de la salade verte. Ou du céleri. Ou des navets. Mais jamais l'un ET l'autre. Parfois, nous mangions aussi des pommes.

    J'avalais consciencieusement le contenu de mes mystérieuses ampoules, à 15 jours d'intervalle, ainsi que préconisé par le gentil pharmacien. Et je fus tranquille, à propos d'engelures, pour le restant de l'hiver.

    Pendant les hivers froids, il m'arriva encore, mal chaussée, de souffrir de cette calamité. Mais à présent, je disposais de la recette. Et ma mère, très économe, me donnait l'argent pour cet achat utile. Je dois dire que nous ne faisions partie d'aucune caisse de maladie. Celle-ci était, certes, obligatoire pour les salariées. Mais je n'étais pas salariée déclarée. Je travaillais pour le roi de Prusse et pour mon père. Sans argent de poche. Et sans droits à pension pour le futur...

    Pas d'argent, mais du culot...

    A l'époque, je me baladais dans la vie, les poches vides, mais le cœur tranquille. Pourtant, devant la loi, théoriquement, j'aurais pu être arrêtée pour vagabondage, ne possédant pas en poche le minimum de monnaie sonnante et trébuchante requise pour faire partie des citoyens « en règle ».

    Un beau jour, dans l'omnibus habituel, au départ de Metz, un jeune homme vint s'asseoir juste en face de moi.

    « Vous allez où ? » demanda-t-il, aimable (car à l'époque, la règle était de ne pas se tutoyer, même entre jeunes).

    J'avais vraiment envie ce jour-là de faire à ce type un gros pied de nez ! Qu'est-ce que ça pouvait lui faire, « où j'allais » ?! S'en serait-il trouvé « plus riche », ou « moins riche », le sachant !?

    « Direction Thionville », assénais-je, l'air moqueur.

    Bon. Le train finit par démarrer. Je ne sais vraiment plus ce qui se passa pendant que le train se frayait un chemin au milieu du paysage. Avions-nous échangé quelques paroles ? Aucun événement marquant ne s'est à ce propos fixé dans mon souvenir.

    Toutefois, à un moment donné, je m'aperçois qu'à l'extérieur, le paysage m'est inconnu. Je tressaute. Qu'est-ce à dire !? La nuit tombe, mais malgré tout, je vois bien que tout cela n'est pas très naturel...

    « Ce train va où ? » interrogeai-je le jeune homme.

    « Mais il va à Homécourt... » Le jeune homme avait l'air très étonné.

    « Quoi, à Homécourt !? Et vous ne m'avez rien dit !! Je vous avais pourtant affirmé que je me rendais A THIONVILLE ! ».

    Le jeune homme bredouille... Oui, certes, j'avais affirmé « aller à Thionville ». Mais c'était sur un ton si... spécial...

    « Quoi, un ton spécial !? J'avais le ton que j'avais !! ». Point final. C'était lui le responsable Et coupable de mon erreur de destination !! Et comme je n'avais pas un sou en poche, c'est lui qui allait me payer le surcoût par rapport à mon abonnement normal...

    D'ailleurs, justement, le contrôleur arrivait. Furieuse, j'expliquais tout à celui-ci qui restait là les bras ballants. Oui, il fallait payer un surcoût. Mais je n'avais pas d'argent. Alors que faire !?

    Que faire !? Mais le jeune homme allait payer pour moi !!

    Et il le fit.

    Dans ma mauvaise humeur, je ne lui dis d'ailleurs pas merci. Je descendis à Homécourt, et pris le train suivant direction Thionville, après bien sûr le temps d'attente utile. J'arrivais au 16, rue de Verdun vers 11 h du soir.

    A partir de là, ma mère décida de me confier « le minimum requis » pour mes déplacements. A ces fins, je conservai toujours dans mon porte-monnaie le billet qui risquait « de me sortir d'affaire » en cas de malheur.

    Quelle serait sa valeur d'aujourd'hui ? Peut-être 10 € ? Je ne les dépensais jamais. Ils restèrent-là « pour le cas où ».


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Messagepar Bubu » 16 juin 2014, 22:21

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Episode 14

    Tabassée par mon père

    J'avais 17 ans lorsque je décidais qu'il convenait de ne plus adresser le moindre mot à mon père. Ni bonjour, ni aurevoir, ni « semblant de bises », ni « merci », ni rien de rien. Je m'arrangeais pour lui faire des rapports écrits à propos de certains clients, quand nécessaire.

    Cela c'était passé ainsi : j'étais retournée une autre fois - un dimanche en matinée - chez cette amie de ma mère, qui tenait un café dans un petit village. Je m'étais chargée de l'ouverture du bal, vers 21 h, la dame en avait profité pour partir en excursion. Elle était rentrée en fin de soirée. Cette fois, pas de réédition de l'expérience de la moto... j'avais compris... Je dormis chez la dame, et rentrai à la maison tôt le lundi matin, pour pouvoir me rendre à Metz au bureau par le train de 7h40. Je ramenai à ma mère un gros morceau de lard qui représentait le paiement pour ma peine, outre le fait que, bien sûr, c'est cette amie qui avait payé le bus.

    Mon père était rentré de Metz la veille, ainsi qu'il le faisait tous les week-ends, uniquement pour reprendre du linge propre et repassé, s'asseoir à table pour manger, et lire le journal. Le visage sombre, les dents serrées, il me dévisageait.

    Puis, brutalement, il attaqua : « Ne me prends pas pour un imbécile, tu es parti à Paris avec Roger, au grand meeting communiste qui se tenait hier ! ».

    Cousin-Roger était un idéaliste qui se vouait corps et âme au parti communiste, comme d'autres se vouent à la religion. Il n'y plaçait pas le moindre esprit spéculatif. Plus tard, déçu et blasé, il cessa de militer. Perso, je ne m'étais jamais occupée de ce que cousin-Roger faisait lorsqu'il n'était pas attablé dans notre cuisine, dégustant son café, ou assis à mes côtés, dans l'une des trois salles obscures de Thionville. J'ignorais si Roger s'était rendu à Paris - ce n'était pas vraiment mon problème. Et je savais aussi que j'avais passé la journée de la veille à bosser au café, et la nuit à dormir dans le lit de Mme…

    Je répondis donc à mon père, stupéfaite, qu'il faisait erreur. Mais lui, convaincu que je lui mentais, ne décolérait pas ! Il haïssait les communistes, lesquels étaient responsables de son licenciement d'inspecteur de gare à Strasbourg. Cette période avait été terrible pour lui. Des injustices nombreuses avaient été commises, à l'époque, et des gens qui, certes, ne méritaient pas ce sort, avaient été fusillés séance tenante, sur simple dénonciation de voisins jaloux. On pouvait comprendre que mon père dans ces conditions puisse s'opposer à un supposé embrigadement de sa fille dans le parti qu'il haïssait fort.

    Mais je me foutais des communistes, de la - soi-disant - manifestation à Paris - je n'avais pas assez dormi, ni bien dormi, et l'attitude violente et particulièrement injuste de mon père à mon égard me blessa gravement. Et d'autant plus que je tenais mon père pour responsable de m'avoir privé d'études, et de me maintenir de force dans un emploi non rétribué, ni déclaré, et ne correspondant ni à mes goûts, ni à mes capacités. Je le pense bien sûr encore aujourd'hui !

    Ce fut ce jour-là en fait la goutte d'eau qui fit déborder la coupe... Après un petit déjeuner absorbé les dents serrées, je partis, furieuse, à la gare, pendant que lui-même se rendait à Metz en voiture... pas de raison pour que nous fassions le voyage ensemble dans sa voiture - il ne me l'avait jamais proposé - heureusement d'ailleurs - je préférais de beaucoup mon tranquille petit omnibus !

    Arrivée au bureau à Metz, je tremblais toujours d'une rage contenue. N'y tenant plus, je réaffirmai : « Je n'étais pas à Paris ce week-end, tu juges les autres d'après toi ! » (sous-entendu : avec une double-vie).

    Il se précipita sur moi : « Tu veux dire quoi !? ».

    Mon père était un homme brutal, qui, devant nous, n'hésitait pas de gifler notre mère, innocente. Elle se contentais de pleurer en silence, et souvent je lui avais exprimé mon souhait qu'ils se séparent, pour ne plus subir ce joug. Ma mère restait néanmoins, par peur d'entreprendre, sans profession, ni métier, perdue avec 2 enfants, et à la charge de mes pauvres grands-parents. La profession des femmes, aujourd'hui, leur a tout de même conféré une indépendance à l'époque quasi-inexistante !

    Mon père, donc, s'était précipité sur moi, très menaçant.

    A sa question : « Tu veux dire quoi ! ? » je rétorquais : « Je ne répondrai pas à cette question ! ».

    Alors, les coups de poings me frappèrent en plein visage : sur les yeux, la bouche, le nez, je parais comme je pouvais, je saignais du nez, de la bouche, et je sais que si ce n'avait pas été cousin-Roger, que je ne voulais pas risquer de perdre, je me serais enfuie, n'importe où, peut-être que je me serais rendue au bureau de police, ou que j'aurais mendié, ou volé, mais plus jamais je ne me serais rendue au bureau de mon père, si je n'avais pas tant aimé, en secret, cousin-Roger !

    Mon silence, en présence de mon père, dura trois ans. Je ne desserrais pas les dents, et ne lui adressais pas le moindre regard. Jusqu'à mon mariage. Avec cousin-Roger... Ensuite, ne le cotoyant plus - du moins dans les débuts - la question ne se posa plus.

    Mon projet de mariage

    Il n'avait jamais été question de mariage entre cousin-Roger et moi. Ni même d'amour. Pourtant, depuis l'histoire du grand béguin pour cet homme marié de 47 ans, dont je lui avais, honnêtement, touché un mot, pour expliquer une certaine froideur de ma part, Roger semblait inquiet, en contre-jour. Ma mère me confiait parfois d'un air un peu pincé : « Hum, t'as pas vu, il met une cravate, maintenant. J'sais bien qu'c'est pas pour moi qu'il vient ici. ».

    Je ne répondais jamais.

    Un beau jour, cousin-Roger me prit à part, et me confia qu'il voulait faire l'expérience de coucher avec une autre fille, une certaine Marie-Loup, qu'il trouvait pas mal... Qu'il voulait être sincère avec moi, et ne rien me cacher... Je rétorquais, aussi négligemment que possible : « Fais comme tu le sens ». Il aimait parfois « faire un peu monter la mayonnaise ». Et j'avais une certaine habitude de passer mon chemin, imperturbable, au milieu d'un tas d'idées, de pensées, et de projets, dont je ne discutais jamais la pertinence.

    Quelques jours plus tard, je revis cousin-Roger, lequel me dit en douce, derrière le dos de ma mère : « Ça y est, c'est fait ! ».

    Je ne m'attendais pas à cela. Il parlait beaucoup, parfois, lorsque les fins d'après-midis étaient trop longues. Il y eut un long silence, et je me mis à pleurer silencieusement. Les larmes coulaient, je ne pouvais les arrêter. Je faisais semblant d'être occupée à autre chose, pour le cas où ma mère, toujours oeuvrant, de la cave au grenier, arriverait inopinément dans la cuisine. Alors cousin-Roger me dit, énergiquement : « Viens, on va s'promener tous les deux ». Je le suivis, continuant à pleurer en silence. Ma vie de femme était terminée, à peine commencée. Je n'avais en effet nullement l'intention de continuer « à me laisser faire », et à partager cette faveur (toute relative) avec qui que ce soit. Ma pauvre petite histoire se terminait là, à cet instant. Nous nous étions assis sur un banc, dans la nuit, au parc Wilson. Cousin-Roger me prit mes mains dans les siennes, et répétait sans cesse : « C'est faux, ne pleure plus, je voulais juste te mettre à l'épreuve ! ». Il ne parvenait même pas à me consoler. Je me sentais paumée, perdue. On faisait l'idiot avec moi. Et c'est là qu'il me demanda brutalement : « Est-ce que tu acceptes l'idée de te marier avec moi, lorsque tu seras majeure ? ». Je n'avais que 18 ans, et la majorité, à l'époque, débutait à 21 ans. Et mon père ne m'aurait naturellement jamais donné l'autorisation de me marier « avec un communiste »... Il convenait donc d'attendre encore 3 ans.

    Bien sûr, j'avais accepté la proposition.

    Et le temps passa. Pas trop lentement, finalement. A 19 ans, je me retrouvais enceinte, et il fallut bien que mon père accepte le mariage. Peut-être crut-il que je l'avais fait exprès...

    A l'église ou pas !?

    Mon père, de même que sa sœur, également ma future belle-mère, donc, avaient tous deux exigé qu'au moins nous acceptions de nous marier religieusement. Car tout le monde savait que Roger était athée, et que moi-même aimait arguer de ce même état d'esprit.

    Lorsque j'avais 15 ans, un jour, mon père, saisi à nouveau de colère contre moi, m'avait obligée d'aller « me confesser » à l'église de Beauregard. Je place cette action entre guillemets, car je ne voyais pas, ni à l'époque, ni non plus aujourd'hui, ce que j'aurais bien pu exposer à ce digne prêtre comme liste de méfaits, aucune de mes actions ne correspondait en effet à l'idée que je pouvais me faire « d'un péché ». C'est à dire quelque chose qui peut nuire à autrui, et qui est injuste. J'allais donc, la fois-là, « me confesser », et en sortant du confessionnal, je m'étais dit que c'était bien la dernière fois que j'allais accepter d'ânonner ce genre de conneries. Je souffrais horriblement dans ma dignité naissante. Mon père, heureusement pour ma tranquillité d'esprit, n'insista plus par la suite. Lui-même d'ailleurs, pas plus que ma mère, n'était pratiquant. Tous souhaitaient cette cérémonie, simplement, pour faire « bien ».

    Vis-à-vis du monde, il fallait à mon père, donc, et à ma future belle-mère « un mariage à l'église ».

    Roger s'en alla dans ce but de son côté trouver Mr le curé de Thionville-Beauregard de l'époque, et lui dit à peu près ceci : « Bonjour Mr le curé ! Je suis communiste. Athée, et fier de l'être. Et comme il me faut me marier... en tant que futur papa - je veux bien accéder à la demande de mes parents et beaux-parents, mais naturellement je ne puis personnellement me prêter à aucun acte qui serait contraire à ma conviction. Qu'y aurait-il lieu de faire dans ce cas-là ? ».

    Le curé demanda à Roger : « Votre fiancée est-elle de religion catholique ? »

    - Oui, j'étais de religion catholique...

    - Alors, bon, les choses ne semblaient pas trop compliquées : il y aurait lieu de faire juste une bénédiction... envoyez-moi votre fiancée, conclut Mr le Curé.

    Je me rendis donc, le cœur tranquille, au presbytère. Là, le curé me dit sèchement :

    - Asseyez-vous !

    Je m'assis

    - Priez le « je crois en Dieu ! ».

    Interloquée, je répondis : « Je ne peux pas, Mr le curé ! ».

    - Ah, et pourquoi donc me demanda-t-il, perfide et agressif : vous l'avez oubliée, cette prière !?

    Très calmement je lui expliquai : « Non, je n'ai rien oublié de tout cela, mais je ne puis vous réciter cette prière, puisque je ne crois pas en Dieu ! ».

    Mr le curé se leva de sa chaise, tourna en courant dans la pièce, très agité, puis me demanda de le suivre au premier étage, hors de portée d'écoute de sa gouvernante.

    Et là, il me demanda gentiment de lui expliquer mon parcours... J'expliquais : depuis l'âge de 15 ans, je n'y croyais plus, et ne pourrais jamais accepter de faire semblant de croire, donc je ne pourrais ni me confesser, ni communier, ni suivre des cours de religion. Mais à part ça (Madame la Marquise !) je voulais bien me prêter au jeu, pour satisfaire tout le monde, et demander une bénédiction à l'église, si cela était possible.

    Mr le Curé, qui semblait éprouver pour moi de plus en plus de sympathie, m'affirma néanmoins tristement que dans ces conditions, cela devenait absolument irréalisable... au moins l'un des partenaires, catholique, devait accepter de jouer le jeu ce jour-là...

    C'est pourquoi Roger et moi nous rendîmes gentiment nous marier à la mairie, et juste à la mairie, avec nos deux témoins. Après, ma mère avait confectionné un repas un peu plus riche qu'à l'ordinaire. Nous étions en tout petit comité, mais cela ne me gênait nullement. Ni mon père ni ma belle-mère ne furent présents, ce qui n'était pas plus mal, pour être franc.

    Je me rendis encore 3 mois au bureau à Metz, toujours sans salaire, et ensuite mon père renonça à ma présence, pour raison de « gros ventre ». Il embaucha sa maîtresse comme secrétaire, en regrettant toutefois « devoir à présent payer ! ».

    Quant à moi, je fis en sorte que Roger nous procure, par l'intermédiaire de son employeur, l'usine sidérurgique Lorraine-Escaut à l'époque, un logement. Il s'agissait d'une pièce-cuisine, plutôt minable, avenue Merlin. Mais cela représentait le symbole d'une indépendance toute nouvelle. Et à mes yeux, c'était merveilleux !


La Présidente-Fondatrice de Cancer-Espoir : Simone SCHLITTER


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